lundi 17 décembre 2012

Bigg Jus: "Black Mamba Serums V2.0" (Big Dada, 2004)




Ne rien écrire depuis le mois d'août...un retour s'impose. Sachez que je ne suis pas demeuré inactif et que d'autres textes publiés ailleurs pourraient bien se retrouver ici.

J'ai donné un atelier d'écriture rap la semaine passée. La dernière fois que j'ai donné un tel atelier c'était il y a un an. Étrangement, à mon réveil le matin même de l'atelier, j'avais encore en tête un rêve frais fait au cours de la nuit; quelqu'un me faisait découvrir une chanson de rap montréalais en français, datant de 1988, soit une époque pré-MRF et qui sonnait nettement actuelle. J'étais fasciné et intrigué; comment avais-je pu passer à côté d'un tel groupe? Cela m'a ramené à réactualiser dans mon discours l'histoire du Hip-Hop montréalais. La préparation de cet atelier a nourri ma réflexion en lien avec des nouvelles prises de conscience (ou compréhension) face à la musique contemporaine et le rap en particulier. J'étais retourné depuis quelques jours dans cet album magistral de Bigg Jus, "Black Mamba Serums", paru en 2004, et son contenu prenait désormais un tout autre sens. Bigg Jus était membre du mythique trio Company Flow avec El-P et Mr. Len; groupe qui a marqué mon évolution dans le rap. Lorsque "Funcrusher Plus" est sorti en 1997, plus rien ne m'intéressait dans le rap américain, cela a changé radicalement à partir de ce moment. Autant au niveau de la production que de la façon de rapper, "Funcrusher Plus" était à des années-lumières de ce que je connaissais du rap. J'ai ce souvenir vivace de ma première écoute du single "Fire In Which You Burn Slow" chez DJ Naes, mon mélange d'incompréhension et d'étonnement m'a mis sur la piste de quelque chose de nouveau. On pouvait rapper différemment et sonner vrai, cru.



Cet unique véritable album de Company Flow avait des thèmes bien particulier, en lien avec la culture Hip-Hop, plus exploité par Bigg Jus que El-P. Sur cet album, les références au monde du graffiti y étaient explicite et certains textes étaient très pointus, ne pouvant s'adresser qu'à des graffiteurs ou des aficionados de cette culture. C'était l'époque où le Hip-Hop se définissait de plus en plus comme tel et où le souci de légitimité était à son paroxysme.



Alors que El-P faisait paraître en 2002 "Fantastic Damage" sur son propre label Def Jux, son collègue restait dans l'ombre et se montrait discret. On entendit très peu parler de Bigg Jus si ce n'est le 12" Lune TNS/ Big Justoleum,"Plantation Rhymes" paru en 2001 sur l'étiquette qu'il a lui-même fondé: Subverse Music. Cependant les locaux de Subverse étant situés à quelques rues du World Trade Center, ceux-ci ont été détruits avec les évènements du 11 septembre et Bigg Jus s'est relocalisé à Atlanta. Le e.p. "plantation Rhymes" a quand même vu le jour en octobre de la même année mais est passé inaperçu. La sortie de l'album complet a été retardée pour finalement voir le jour sur le label japonais P-Vine en 2002. Malheureusement pour les amateurs, ce disque a été produit en quantité limitée et ne s'est pratiquement pas rendu aux oreilles des amateurs nord-américains. Ceux-ci ont dû attendre jusqu'en 2004 pour bénéficier d'une version 2.0, gracieuseté de Big Dada. Mais en trois ans, la face du Hip-hop s'était transformée en même temps que celle des États-Unis et "Black Mamba Serums" perdait un peu de sa potentialité.

De nombreuses choses ont été dites au sujet de cet album mais c'est plutôt la façon dont le Hip-Hop s'est déployé depuis les dernières années qui vient ajouter des éléments nouveaux. À la lecture de "La condition postmoderne" de Jean-Francois Lyotard, on reste surpris par la justesse de sa vision à l'époque. L'auteur parle entre autre de la fin des grands récits, de la fragmentation du savoir en ilôts de déterminisme et des nouveaux enjeux de la légitimité. Au sein de la postmodernité. le Hip-Hop s'est positionné comme un anachronisme, une utopie de créer ce grand récit unificateur par les arts, s'adressant à cette jeunesse urbaine marginalisée. Certains de ses acteurs se sont positionnés dans cette optique alors que d'autres ont plutôt opté pour la logique d'efficacité /productivité. Dans une émission à la télé française, Jean-François Lyotard lance une phrase très intéressante à son interlocuteur lorsqu'il dit que la seule façon de résister à "Big Brother", est de se raconter des histoires, sur ses phobies d'enfant, sur son rapport à sa mère, etc. Au-delà (ou plutôt en-deça) des histoires de résistance spirituelle, du message chrétien d'amour fraternel, de théories du complot, c'est plutôt l'histoire personnelle qui sert de rempart à cet engloutissement de l'individu par la société. Car il ne s'agit pas juste d'une instance surveillante, mais bien d'un mouvement social, généralisé, aspiré par la technologie et les nouveaux médias. Peu importe qui sont les gens qui dirigent, qui des grands banquiers mondiaux sont reptiliens ou non, certains veulent résister mais de quelle façon peut-on s'y prendre ? Lyotard nous offre une piste.





"Black Mamba Serums" peut être considéré comme le point culminant du récit de la modernité du Hip-Hop et marque le début de sa défaillance en tant que récit constitutif. Sur ce disque, Bigg Jus résiste à sa manière, qui ressemble à celle des Cashinahua. Son récit est temporalisé par des noms, nombreux, qui viennent rendre le récit cryptique et hermétique. Que ce soit les différents noms de graffiteurs ou de crews new-yorkais qui l'on influencé, des noms rappeurs, de machines qu'il utilise pour la production... C'est un ensemble de noms qui viennent inscrire le récit de Bigg Jus à l'intérieur d'une communauté et d'une culture. Précisons qu'il ne fait pas juste décliner des lettres de noblesse, et nommer des noms sans aucune logique derrière, il s'en sert pour temporaliser, il raconte une histoire, il SE raconte. Justin Ingleton s'ancre dans une culture et une tradition propre à la ville de New-York et il nous parle de son entrée dans cette culture par les épiphanies qu'il a vécu. De plus, il illustre les règles d'une communauté et rappelle à l'auditeur que pour pouvoir prétendre s'inscrire dans un tel récit, il faut y être légitimé. L'exemple le plus criant de cette démarche est la chanson "Dedication to P.E.O." :



Le flow nonchalant et apparemment off-beat de Bigg Jus, lui sert à merveille dans sa fonction narrative et si celui-ci n'était pas suffisamment particulier, sa production est quant à elle déstabilisante. Les beats de Bigg Jus sont définitivement plus épurés que ceux de son collègue El-P, il s'attarde à des breakbeats classique, sur lesquels il plaque des échantillons en boucle. Rien de bien novateur dans l'approche, mais certaines compositions ressemblent plus à des collages sonores surréalistes, plus près de la musique concrète que du Hip-hop à proprement parler (voir la version originale de "Plantation Rhyme (runaway mix)" plus haut). La facture des instrumentaux est beaucoup plus expérimentale que ceux sur "Fantastic Damage" et ressemble un peu plus aux sonorités de Company Flow. Jus joue beaucoup avec les variations de rythmiques à l'intérieur d'un même morceau, lui permettant d'adapter son flow particulier, sans jamais chercher à puncher ses phrases. Sur "I Triceratops", le dinosaure à trois cornes s'élance sur un beat divisé en trois parties et nous montre l'aspect tripartite de son art, en passant du graffiti au Mcing. Il nous offre un cour d'histoire en temps réel sur un breakbeat classique avec des transitions décalées. Bigg Jus semble se concentrer davantage sur le processus de création et la construction identitaire.




La version 2.0 de l'album présente des productions différentes et des chansons plus récentes que la version parue en 2002. On y retrouve une chanson avec Orko Elohiem avec qui il allait former Nephilim Modulation Systems, véhicule d'exploration de concepts et de sonorités un peu plus industrielles et paranoïaques, qui vont donner une autre direction au travail de Bigg Jus. Difficile de départager quelle version est la meilleure. Malgré le fait que les deux albums partagent un ratio élevé de chansons, ils demeurent très différent. Si on se contentait seulement de la version de 2004 (2.0), on aurait entre les mains un excellent album, plus concis, contenant les morceaux qui devaient absolument s'y retrouver. Cependant, la version originale est plus près de cet esprit post-Company Flow, moins accessible, plus de titres, avec des morceaux incontournables tels "Heavenly Rivers" et "It Luvs Me", absents sur la version 2,0. De plus,les versions originales de "Plantation Rhyme (runaway mix)" et "The Story Entangles" sont supérieures à leurs enveloppes plus récentes. Cependant, Bigg Jus clôt l'album 2.0 d'une façon magistrale par une superbe collaboration avec l'auteur Jerold Marcellus Bryant. "Say Goodbye" propose la fin de grands récits, soit celui de la ségrégation raciale et du discours de la religion. Ce qui nous ramène à la Postmodernité...



mercredi 8 août 2012

King Dude: "Love" (Dais Records, 2011)


Je suis en train de rattraper le temps perdu, faire l'écoute des vinyles qui s'accumulent lentement mais surement sur le côté de ma table de salon. Ce faisant, je mets dans une pile à part les disques dont je veux parler sur ce blog, mais mon rythme d'écriture ne parvient pas à rattraper celui de mes achats. Je fais présentement le tour des disques sortis en fin d'année 2011 que j'ai seulement pu me procurer au début de 2012. Mais je crois que dans le genre de musique dont je veux faire l'apologie, le facteur "fraîcheur" n'a pas vraiment d'importance. On ne risque pas de retrouver ici beaucoup de disques qui vont défrayer la manchette, mais plutôt des oeuvres qui risquent de rester dans l'ombre tout au long de leur histoire et dont il ne sera jamais trop tard pour les faire ressurgir. De plus, je me dis que que pour pouvoir parler d'un disque, il faut au minimum l'écouter 5 fois au complet et c'est bien un minimum. Idéalement on les écoute encore plus mais si on ajoute à ce critère celui du format vinyle, cela implique qu'il faut passer beaucoup de temps a la maison...

Je m'attaque donc avec enthousiasme au disque "Love" de King Dude. Je l'ai réécouté plusieurs fois au cours des dernières semaine et j'ai ressenti encore dans mes tripes à quel point il s'agit d'un excellent album. Des belles chansons, des mélodies accrocheuses et des textes noirs. En s'informant un peu sur l'artiste, on découvre que T.J. Cowgill, l'homme derrière le pseudonyme King Dude, est aussi derrière le site web Actual Pain; une compagnie de design de vêtements et de bijoux inspirés par l'occultisme et le satanisme, mais traversés d'une fine touche d'humour. De superbes designs de t-shirts et de casquettes qui donnent le goût de s'afficher, à la manière Kanye West, comme un être de souffrance, qui voit dans la douleur un réconfort et qui éprouve une forme de jouissance dans une iconographie morbide. Le désir masochiste de l'homme se retrouve emmêlé aux pouvoirs imaginaires qu'il espère obtenir de l'occultisme. Jacques Lacan disait que le pervers était l'homme désirant par excellence, qui poursuit la jouissance jusque dans ces extrêmes. Cette quête poussée à l'extrême semble aussi servir d'inspiration au label Dais, qui s'affaire à sortir des albums fascinants où on dénote une forme de "croire" au travers du produit musical. Que ce soit King Dude, Genesis P-Orridge, Psychic Tv, American Cloud Songs ou aTelecine (le projet musical de l'ex actrice porno Sasha Grey), ces projets ont ceci en commun qu'ils impliquent un questionnement sur les rapports entre la jouissance et la musique ainsi qu'une radicalité éthique et esthétique chez l'artiste. King Dude n'est peut-être pas le plus radical de la liste mais il s'y insère quand même très bien. De plus, on termine notre parcours beaucoup plus loin que ce que le nom incongru nous a induit à imaginer; un autre musicien qui tente de mélanger musique et humour.

" It's you that I crave alone, from a longing that wont ever die"




Pour revenir au disque "Love", il faut tout d'abord souligner sa superbe pochette découpée, ornée de symboles obscurs sur le devant, qui nous font hésiter à première vue à deviner quel genre de musique s'y retrouve. De plus, l'introduction de l'album fait encore plus douter et c'est seulement après deux-trois chansons qu'on réalise le caractère conventionnel des chansons et le talent incroyable de composition de Cowgill. Celui-ci est très proche du folk et du country et certains liens peuvent être faits avec la musique et le personnage de Johnny Cash; artiste ténébreux, tout de noir vêtu, qui chante l'amour et la déception et qui traîne avec lui un répertoire de "ballades meurtrières". Mais King Dude va s'éloigner du folk traditionnel sur cet album, par une sur-utilisation d'effets sonores qui ajoute une touche définitivement enivrante et addictive à ce disque. Sans cet élément, King Dude nous offrirait tout de même un folk convenable, sombre et accrocheur, à l'image de ces premiers albums. Il adopte aussi une position un peu plus marginale que Cash (à notre époque) en épousant une esthétique particulière, inspirée du satanisme.

"Deep in the bowels of hatred and of lust lives my love"

Mais voilà que sur "Love" il a poussé plus loin l'enveloppe gothique de l'écho et de la résonance dans la voix, tel qu'exploité par des groupes comme Cold Cave et Zola Jesus, qui rejouent une scène grotesque du goth-wave des années 80. L'usage du reverb à profusion dans les chansons de Cowgill les dotent d'une aura oppressante, qui étouffe les paroles et les émotions. Ces dernières sont cependant gardées vivantes grâce aux mélodies de chant et de guitare. Il gagne en gardant une ligne musicale folk/country, ce qui l'évite de sombrer dans le pastiche ennuyant. Le thème principal du disque, tel qu'annoncé par le titre, porte sur l'amour, mais un amour aliénant, noir, qui pousse à la folie et au suicide lorsque consommé à trop forte dose. Ce type d'amour se confond facilement avec la mort et, par son caractère aliénant, s'approprie les critères du mal, de l'interdit. Les textes sont une illustration de cette sensibilité presque morbide, que certains traînent dans leurs relations amoureuses, qui les fait passer pour des dépendants affectifs mais qui, en fait, sont des gens qui ont beaucoup trop d'imagination et qui ne peuvent se lasser de vivre dans le fantasme de l'autre. Ce faisant, on retrouve inévitablement une opposition des thèmes religieux, du Christ et de Satan, symbole historique de la rectitude et de la tentation. Par contre, Cowgill ne semble pas mener une lutte, où il les opposent, les thèmes religieux ont plus une fonction esthétique. Il n'écrit pas sur la lutte, sur l'opposition à la pulsion et sur des tentatives de combattre ses démons,son choix semble déjà arrêté. Les résultats de toute cette tourmente sont des chansons prenantes, soutenues par la voix caverneuse de Cowgill et un disque varié, tant au niveau des tempos que des ambiances, tout en conservant une direction artistique claire. Ma chanson préférée du disque est sans contredit la magistrale "Lucifer's the light of the world", qui sera probablement une de mes chansons de l'année. De plus, comment ne pas aimer un artiste qui se définit sur sa page Bandcamp comme un "American folk singer that's way more popular in Europe right now."



Mentionnons que King Dude vient de faire paraître un 7" annonçant la sortie d'un nouvel album prochainement, toujours sur le label Dais Records. Par contre, je crois qu'il sera difficile d'élever le niveau imposé avec l'album "Love". À suivre.


dimanche 29 juillet 2012

Daniel Higgs: "Beyond and Between" (La Castanya, 2011)


Certains artistes me permettent de réfléchir sur la musique, d'entretenir un dialogue avec eux, même s'ils ne répondent pas directement à mes questions. L'avantage d'être une personnalité publique, est qu'on peut (on doit?) en répondre à tout moment; on échappe aux limites de l'inter-subjectivité, on se positionne publiquement, on accorde des entrevues, on crée et tous peuvent alors projeter dans l'autre leurs fantasmes. Dans cette relation imaginaire, on a parfois l'impression de mieux connaître la personne qu'un autre, sorte de délire érotomane à petite échelle. Je ne prétends pas connaître Daniel Higgs mieux qu'un autre, mais j'ai cette vive impression de pouvoir entretenir un dialogue avec sa musique. Higgs est un nom que j'ai mentionné à plusieurs reprises sur ce blog, sans toutefois l'approfondir. J'ai fait des parallèles avec d'autres artistes, tracés des diagonales entre lui et les membres de son groupe Lungfish, mais je n'ai jamais présenté l'artiste ou un de ses albums. J'ai toutefois écrit une critique du disque "Say God" paru en 2010 sur Thrill Jockey, qu'on peut retrouver ici. Je l'ai aussi fait venir pour deux spectacles à Montréal. Je suis un fan; c'est un artiste que j'aime et que j'estime énormément. Alors, quand l'homme sort un nouveau disque, je ne peux réfréner mon envie de tuer; d'acheter le disque et faire taire mon désir.




Au fil de ses nombreux albums, Daniel Higgs nous a habitué à l'écouter en solo. Ses disques nous ont introduit à un art pratiqué comme seul lui peut le faire. Que ce soit par des disques instrumentaux de banjos passés à la distorsion (Atomic Yggdrasil Tarot, Hymnprovisations For Banjo, Plays The Mirror Of The Apocalypse And Other Songs) ou de guimbarde (Magic Alphabet), d'autres faisant une plus grande place à sa voix et sa récitation (Say God) ou tout simplement son chant et un amalgame de tout le reste (Ancestral Songs, Metempsychotic Melodies, Ultraterrestrial Harvest Hymns,Devotional Songs Of Daniel Higgs...). De plus, il a développé en parallèle un monde visuel qui lui est propre, se retrouvant sous formes de livres, de pochettes de disques et de tatouages. Daniel Higgs est un artiste à part, un épiphénomène étrange de la culture underground occidentale.



Suite aux années Lungfish (1987-2005), il a travaillé seul de son côté, s'entourant d'une bien mince liste de collaborateurs. Quelques projets ont retenu notre attention, dont le duo Pupils avec l'ex-Lungfish Asa Osborne, sa collaboration avec le groupe rock expérimental Skull Defekts et surtout le projet Clairaudience Fellowship avec l'énigmatique musicien noise Twig Harper de Nautical Almanac. Ce dernier projet est à mon avis le plus réussi, mais il occulte l'instrument de prédilection de Higgs, soit le long neck banjo inventé par Pete Seeger, pour donner raison à l'hégémonie de l'électronique,



Car c'est probablement au banjo que la musique de Higgs prend tout son sens. Son jeu est libre mais surtout fortement influencé par la musique orientale. D'ailleurs, il s'accompagne souvent à l'harmonium et au sruti box et cette influence se déploie dans toute sa richesse à l'intérieur son jeu de banjo et ses inflexions de voix. Non seulement la musique Indienne influence-t-elle son esthétique musicale, mais sa philosophie est aussi marquée par l'hindouisme. En fait, Higgs procède à un syncrétisme religieux propre à notre époque. Il parvient à intégrer au sein d'un même discours des éléments empruntés au soufisme, au christianisme, à l'hindouisme et à la kabbale judaïque. Ce syncrétisme est le propre de l'ère post-moderne ; s'approprier des éléments épars et les réunir à l'intérieur d'un même système permettant le développement individuel de l'homme.

Une recherche de ce type, rassemble des éléments différents autour d'un centre magnétique et c'est ce centre qui nous intéresse. Car derrière tous ces emprunts, il reste habituellement quelque chose d'incorruptible, propre à la personne; le noyau de ce qui constitue le Sujet. J'ai déjà avancé que Daniel Higgs est un des derniers véritable mystique moderne car il intègre un aspect concret à sa démarche et à son contact on est rapidement déstabilisé par son attitude. Un mystique certes, mais tout de même très près de son narcissisme. Car lorsqu'on tranche à travers le superflu, l'homme qui reste est bien ordinaire et nous apparaît comme habité d'une profonde tristesse et solitude. En d'autres termes, l'homme est continuellement habité par la perte et le manque et ses poèmes ne sont que des tentatives de se réapproprier l'angoisse. On pourra toujours parer ces deux attribut de leurs plus beaux atours, et essayer de les faire taire, ils resteront toujours au coeur de la pensée et de l'être de l'homme.

"There's a bridal chamber in your heart/A sacrificial altar in your mind"

De plus, Higgs a choisit de se départir de ses biens, de vivre sur la route avec ses poèmes, son banjo et son talent artistique. Il a choisit de prendre le chemin romantique du hobo de la grande dépression, du nomadisme, en se promenant de villes en villes, dormant sur les lits de fortune qu'on veut bien lui offrir avec son instrument à l'épaule. Ses pérégrinations l'entraînent un peu partout, en Amérique du nord mais aussi en Europe, dans des endroits où on lui offre le gîte et la possibilité d'enregistrer. La dernière fois que Higgs est venu à Montréal, il a passé deux jours à l'Hotel2Tango à enregistrer des chansons, ne s'arrêtant que par manque de ruban.



Pour revenir à ce plus récent disque vinyle de Daniel Higgs, l'album "Beyond and Between" est passé inaperçu car il est sorti sur le label espagnol La Castanya et n'a été que très brièvment disponible en Amérique du nord via Thrill Jockey et Dischord (il semble leur rester des copies). Les pièces composant l'oeuvre ont été aussi enregistré en Espagne, durant un blitz de trois jours. On est surpris de la durée de ce plus récent lp, surtout composé de courtes pièces mais segmentées par un monolithe de 15 minutes. Il s'agit d'un disque acoustique laissant l'espace libre au chant et au banjo mais qui surprend par ses accompagnements. Ce qui rend cet album si singulier est qu' Higgs est accompagné par le percussionniste espagnol Marc Clos. Diplomé du conservatoire du Liceu de Barcelone, celui-ci s'entoure d'une variété d'instruments tels, le tamborello, le tar, le bendir, le vibraphone, le marimba et le timpani. Cette richesse percussive soutient parfaitement le banjo, qui se permet d'être un peu plus minimal par moment, pour ne suivre qu'une rythmique simple reprise par les tambours.

En utilisant des instruments aux sonorités arabo-andalouse, Clos ajoute définitivement quelque chose à la musique de Higgs, un en plus, qui génère un retour à une tradition dont il est facile pour le principal intéressé de s'en éloigner. On a parfois l'impression d'entendre un groupe d'inspiration médiévale, reprenant des airs byzantins. Cependant, Marc Clos se montre parfois hésitant, toujours discret, les quelques moments plus engageants sont de très courtes interludes où on peut imaginer une réelle cohésion entre les deux musiciens. C'est parfois une tâche ingrate d'accompagner un musicien, on se retient, on hésite on ne veut pas faire de l'ombre... C'est l'impression qui nous reste à l'écoute de "Beyond and Between". Mais en même temps, on se dit qu'on est heureux de toute cette place laissé au barde et à sa voix. Au niveau des paroles, Higgs reste dans ses thèmes de prédilections, des trois pièces vocales, deux portent sur le retour et l'autre sur la bible. En fait, la pièce sur la bible transforme le livre en un lieu et nous invite à un voyage vers l'intérieur de la reliure, d'entrer dans la bible comme dans une forêt sauvage. On voit donc une trame narrative cohérente qui se dégage des chansons; Higgs chante la gloire du retour, retour vers une maison perdue, intérieure, occultée par des pensées et des distractions futiles. Le chemin du retour demande une marche affirmée et joyeuse. Ce faisant, Daniel Higgs ajoute un autre album fascinant à sa discographie.


mercredi 25 juillet 2012

Steven R. Smith :"Old Skete" (Worstward Recordings, 2011)

Quand j'ai découvert le Jewelled Antler Collective dans les pages du magazine Wire, le nom de Steven R. Smith est vite devenu un incontournable. Que ce soit au sein du groupe drone-folk Thuja, aux odeurs de sphaigne, d'aiguilles de pin et de lichen, à la barre de son projet folk Hala Strana, puisant son inspiration dans des musiques traditionnelles de l'Europe de l'est ou du Caucase, dans ses projets un peu plus lourds que sont Ulaan Kohl et Ulaan Markhor, ce musicien a su développer son talent et donner du poids à sa créativité. Cependant, c'est en solo et sous son vrai nom que j'ai trouvé qu'il se démarquait le plus, les projets qui m'ont le plus intéressés sont ceux qu'il a exécuté sans masques ni pseudonymes. De plus, je ne peux passé sous silence le duo que forme Smith avec le clarinettiste Gareth Davis. Ceux-ci ont produit deux excellents albums; soit "The Line Across" en 2010 sur le label alt.vinyl et "Westering" paru sur Important en 2009. Ce dernier est d'ailleurs un de mes disques préférés. Même s'il se définit comme multi-instrumentiste, c'est à la guitare que Smith préfère se faire valoir. Il a fait paraître plusieurs disques de guitare solo, mais deux que j'ai particulièrement adoré sont "Owl",sur Digitalis, un disque plus près du folk americain où Smith se permet de chanter tout en retenue. C'est surtout l'excellent "The Anchorite" paru sous Root Strata qui m'a laissé une profonde impression. Un peu plus expérimental dans l'exécution, cet album entre de plein pied dans le psychédélisme en mariant bourdons sonores et mélodies à perfection. Le titre mérite cependant une explication. Un anachorète est un mystique, un pénitent, qui se retirait dans le désert pour pratiquer la prière. L'anachorète adopte évidemment un mode de vie ascétique. Ce fil conducteur nous emmène au plus récent disque de Steven R. Smith intitulé "Old Skete", ou vieil ascète pour un traduction approximative en français. Le terme "Skete" fait référence plus particulièrement à la tradition ascétique copte orthodoxe. Un des hauts lieu de cette tradition est la région de Wadi Natrun située en Égypte, un endroit qui vaut vraiment la peine d'être visité. Parmi ces monastères, il y a celui de la Vierge Marie (ou le monastère Syrien). Je me souviens que lorsque j'y suis allé, un moine nous faisait faire la visite et nous nous sommes arrêtés devant une superbe porte de bois sculpté, dans la chapelle. Cette porte daterait du 9e siècle après Jésus Christ et six croix différentes y étaient sculptées. Son explication était intéressante jusqu'à ce qu'il s'arrête sur ce qui, de toute évidence, représentait une swatiska, symbole religieux hindou remontant à près de 5000 ans. Le bon moine s'est alors mis en tête de nous expliquer la signification de cette croix, sans jamais faire référence à l'hindouisme, en disant qu'il s'agissait d'une croix aux branches cassées qui représentait la perte de la Foi, et c'est cette croix qui aurait inspiré Hitler... Décidément, être un moine comporte des risques, surtout lorsqu'on entreprend une réinterprétation de l'histoire selon une théologie christocentrique. Ce faisant on exclus les autres traditions et ont se retrouve à faire l'étalage de l'ignorance plutôt que de la vérité. Sur "Old Skete", Steven R. Smith agit à l'opposé; il ne tente pas de réinterpréter ou de d'inventer une mythologie. Il construit plutôt des fragments de vérité basés sur contenu simple et vérifiable, affirmant une certaine humilité face à l'immensité de la création musicale. Les morceaux composant l'album n'ont pas de titres, seulement numérotés de 1 à 11 et apparaissent comme des esquisses, des bribes de luminosités se faufilant à travers les fissures de la caverne de Saint Bishoy. Les mélodies sont simples, vaguement familières et dénuées d'effets sonores. Une guitare, une pédale d'overdrive et un ampli avec du reverb, c'est tout. Aucune parole, aucune trame narrative; dans le désert de la solitude peu d'interlocuteurs, seulement des fragments de musiques qui nous hantent et qui demandent à être joués. De plus, cet album est un exemple parfait que l'appréciation de la musique ne réside pas toujours dans la complexité. "Old Skete" reste calqué au rythme de vie monastique de ces moines coptes, qui vont avec lenteur, sans empressement, se permettant de goûter chaque instant dans sa totalité.

jeudi 12 juillet 2012

Gultskra Artikler: "Abtu/Anet" (Miasmah, 2012)

Je ne sais plus ce qui me passionne, j'achète tellement de disques que je ne sais plus quoi en faire sauf les accumuler. J'accumule des petits trous et attend le bon moment pour en jouir. Cette surconsommation a cependant modifiée ma façon d'acheter et a orienté mes recherches différemment. Plus que jamais, je me suis orienté vers l'étrange, le particulier, l'énigmatique et ce filtre est bien imprévisible. Je redécouvre des groupes abandonnés et craint le familier, comme si ce dernier serait une dépense injustifiée. Investir dans le familier serait synonyme d'échec, de paresse. Mais pourtant, je suis tenté d'y retourner constamment. Depuis quelques mois, je me dis que je vais écrire sur des disques limités, difficile à trouver, qui ne bénéficient pas d'une grande distribution et qui, c'est le principal critère, me laisse une vive impression. Ça fait déjà un bout de temps que je souhaite écrire sur le dernier album du russe Alexei Devyanin, qui produit sous le nom de Gulstkra Artikler, mais je ne savais pas par où commencer, ni comment l'aborder. J'ai découvert cet artiste sur un autre blog, un split très intéressant avec le groupe Lanterns. C'est cependant les pièces du premier qui m'ont le plus intéressé. Ce fut donc une agréable surprise de voir un disque de ce groupe paraître sur le label norvégien Miasmah. Ce label fait partie des rares qui poursuivent une vision en lien avec une esthétique particulière, qui privilégient l'obscurité et l'angoisse qui est souvent associée à la noirceure. Ils mélangent le folk, l'électronique et un peu de jazz (à défaut de meilleur terme) pour offrir un catalogue orageux et difficile d'accès. Deux des figures de proue de ce label sont les électroniciens Kreng et Svarte Greiner, le projet musical de Erik Skodvin, le patron du label. La musique de Gultskra Artikler est cependant moins oppressante (par moment)que celle de ses collègues et prend beaucoup plus de risques. Ce faisant, elle est aussi beaucoup plus inclassable. Difficile de discerner adéquatement ce que fait Devyanin; on reconnaît qu'il travaille avec des échantillons mais on ignore s'il joue ou non des instruments et s'il utilise sa voix. Le résultat est un collage surréaliste de discours, de sons et d'instruments, le tout déformé jusqu'à la limite du reconnaissable pour esquisser quelque chose qui s'apparente à un mélange de folk, de musique concrète et d'expérimentation brute. La présence de guitare acoustique sur plusieurs morceaux ainsi que le "chant", sont des éléments qui s'avèrent tout a fait saisissants dans leur contexte d'écoute. La chanson "Intensivnost Otrajenia" reflète parfaitement cette étrangeté et crée un des plus beaux moments du disque. Soulignons aussi la pièce complètement étrange qu'est "Glaznoe Dno Morskogo Chudisha" avec son raagini déformé, une ligne mélodique de "trompette" (fait avec la bouche?) juxtaposée, des cordes arrachées et un piano incohérent. Il faut préciser que "Abtu/Anet" consiste en deux disques différents, "Abtu" ayant paru sous forme de cd-r en 2007. On peut difficilement voir une progression dans la musique de Devyanin, les deux moitiés se recoupant dans cet espace vide habité par l'artiste. La seule chose qui m'est paru significative, est que la deuxième moitié (Anet) semble plus influencée par le travail des électroniciens nommés précédemment (Kreng, Svarte Greiner) et semble mettre de l'avant les plages électroniques plus ambiantes et sombres. Cependant, l'avantage de Gultskar Artikler réside dans le fait que les pièces sont relativement courtes et s'étirent rarement jusqu'à quatre minutes. Dans cet espace, il parvient à condenser une multitude d'idées et les projeter rapidement vers un ailleurs cohérent que lui seul connaît. Un disque étrange, très réussi.

lundi 4 juin 2012

American Cloud Songs : "Aum" (Dais Records, 2012)

Il existe un monde foisonnant d'idées, de créations diverses, de rencontres. Plusieurs portes y donnent accès mais la musique s'est avérée celle qui , pour moi, m'a permis d'explorer aussi la philosophie et les autres formes d'arts. Lorsqu'on ouvre cette porte et qu'on se lance dans l'inconnu, en suivant la pulsion de l'action libre, on y plonge sans savoir ce qui pourra remonter à la surface avec nous. Ces derniers mois, je me suis retrouvé à écumer les blogs musicaux, découvrir d'obscurs labels européens et dépenser une quantité incroyable d'argent pour acheter des vinyles. Je ne sais jamais si je dois céder à la culpabilité ou tout simplement vivre l'extase du moment, de la découverte. J'imagine que ce blog me permet de liquider l'angoisse et de donner une fonction à l'excès. American Cloud Songs est le projet de Robert Ryan, un musicien dont je n'avais jamais entendu parler. C'est grâce aux invités sur son disque que mon attention a été interpellée. J'ai remarqué en premier lieu le nom du saxophoniste Daniel Carter. J'ai fait la connaissance de ce musicien en tant que membre du groupe free-jazz Test et les autres disques de jazz auxquels il a participé ont souvent retenu mon attention, en particulier à cause des riches lignes mélodiques qu'il parvient à suivre tout en se faufilant dans l'abstraction. Mon disque préféré demeure "Luminescence", un duo avec le contrebassiste Reuben Radding paru en 2002. Depuis, son nom est ressorti dans différents contextes musicaux et ma surprise fût de le retrouver sur un disque de Wooden Wand & The Vanishing Voice " Gypsy Freedom", en 2006. Sur cet album Daniel Carter se joint à un groupe freak-folk et laisse courir libre son saxophone sur plusieurs pièces, nous offrant ainsi un superbe mélange de folk et de free-jazz. En suivant cette association d'idées, la surprise était de moindre importance quand j'ai vu le nom de Nathan Bell en tant que collaborateur à American Cloud Songs. Ce dernier s'est fait connaître comme membre du groupe Lungfish durant une courte période de leur existence. Depuis quelques années, il a sorti des disques solo au banjo, en duo au sein de Human Bell et l'excellent vinyle "Colors" sur le label anglais Lancashire & Somerset. On le retrouve ici au banjo, au dulcimer et à la trompette. Ces deux noms se sont avérés suffisants pour me faire plonger tête baissée dans ce disque remarquable. Plusieurs autres musiciens sont présents aux côtés de Robert Ryan, ce qui nous invite à penser American Cloud Songs en tant que groupe plutôt qu'un projet solo, même si les compositions sont crédités à Ryan. Musicalement, ce disque se hausse d'emblée dans mes découvertes de l'année. On retrouve une base de folk élevée au niveau d'un ensemble de musique de chambre, avec des relents de jazz et de minimalisme classique, surtout à cause de la présence de piano, du violoncelle de Meaghan Peters et de la viole de Jon Francis. Une structure à la guitare ou au banjo, enrichie d'arrangements de cordes teintés de néo-classicisme, accompagnés bien souvent de saxophone, flûte ou trompette free.Certaines pièces ne seraient pas déplacées sur un disque de folk-jazz d'ECM. Par moments la musique ressemble à certaines compositions de James Blackshaw lorsqu'il joue avec d'autres musiciens. Sauf qu'American Cloud Songs va un peu plus loin et se permet de puiser son inspiration dans la musique indienne, comme sur "Gayatri Mantra", qui rappelle Master Musicians of Bukkake, tout en étant plus posé et moins frénétique que ces derniers. On sent une certaine retenue sur la plupart des pièces, avec des montées de tension travaillées qui donnent un ton légèrement post-rock à la Godspeed You Black Emperor. Mais pour échapper aux comparaisons, il faut se laisser surprendre par l'ouverture de l'album; "Light On the Path", un espèce de morceau dub avec une ligne de basse bien grasse. Enfin, lorsque Ryan chante sur la pièce finale "Obeisance to The Great God", on a l'impression d'entendre Daniel Higgs et on est vite ramené à une comparaison facile. En faisant quelques recherches, je me suis aperçu que Robert Ryan a déjà joué avec Daniel Higgs et que les deux partagent la même passion pour le tatouage et l'inspiration mystique. Même qu'en matière de tatouages, il a arrive parfois que les deux soient mentionnés dans la même phrase. Après avoir admiré les oeuvres de Ryan, on ne s'étonne plus qu'il ait voulu prioriser la ligne mélodique dans sa musique, suivant ainsi une ligne parallèle à son art visuel. Celui-ci s'inscrit dans l'école américaine traditionnelle dite de Sailor Jerry (mentor de Ed Hardy...), intégrant des éléments issus de la métaphysique, du psychédélisme, de l'occultisme et de l'hindouisme. On est rapidement attiré par ses couleurs étincelantes et des formes parfaitement découpées, qui contribuent à maintenir une fluidité harmonique propre aux dessins de cartoons. La pochette du disque est aussi magnifique, soulignons-le. J'ai découvert par la suite que Robert Ryan a fondé le collectif Harmonize Most High avec Daniel Carter; un collectif de musiciens cherchant flouer la frontière entre les deux aspects de la divinité, en passant du transcendant à l'immanent et vice-versa. Cependant, il apparaît comme clair que ce mouvement de l'extérieur vers l'intérieur, suivi d'un retour vers l'extérieur à travers l'action, produit un excédent, ou un reste. La musique de Robert Ryan sert à agir cette part maudite qui a besoin d'être rejetée à l'extérieur, offerte en sacrifice aux dieux qui président aux destinées humaines. Excellent disque. En passant, Harmonize Most High ont deux albums à leur actif et je viens de commander leur plus récent vinyle. Il m'est donc impossible de commenter Portefolio en ligne de Robert Ryan

mercredi 9 mai 2012

André Vida: "BRUD Vol I-III" (Pan Records, 2011)

Il y a d'abord cette sublime pochette; magnifiques images de costumes traditionnels obscurs, insérée dans une enveloppe en pvc sérigraphiée. Sobre, intrigante. S'agit-il plus de masques ou de costumes? Toujours est-il que l'esthétique invite à inférer qu'André Vida cherche à se dissimuler. Mais le costume diffère du simple masque, il est plus flamboyant et démontre un souci d'identification complète à l'être qu'on souhaite incarner. Qu'importe le cérémonial que Vida traduit sur cette scène, il ne se laissera pas saisir.
André Vida est un saxophoniste méconnu que le remarquable label PAN nous fait découvrir au travers d'un mélange de compositions étalées entre 1995 et 2011 et réparties sur trois disques. Trois disques inégaux entre eux mais qui servent d'introduction à l'oeuvre d'un des musiciens les plus intéressant de sa génération. Celui-ci s'est fait connaître par ses collaborations au groupe Tower Recordings au début des années 2000, genre de super groupe de la scène underground new-yorkaise, précurseur du genre freak-folk. Ce groupe regroupait entre autres Matt Valentine, Samara Lubelski, P.G. Six, Tim Barnes et d'autres... Mais c'est probablement grâce à son association avec le légendaire saxophoniste Anthony Braxton que Vida a pu se tailler une place de choix dans le monde du jazz expérimental, membre régulier de son Ghost Trance Ensemble. De Braxton, Vida partage un goût des lignes mélodiques claires et des compositions "intellectuelles", difficiles, demandant une certaine réflexion de la part du musicien. Depuis, il s'affirme de plus en plus en tant que compositeur et trempe allègrement dans la performance à la John Cage, semblant se nourrir des restes chaud du Fluxus. Un artiste majeur donc, qui tardait à faire paraître un album de ses compositions. La dernière fois où j'ai été frappé par la singularité de la "voix" d'un musicien, fut en écoutant le disque "Mes Soldats Stupides 96-04" de C. Spencer Yeh, alias Burning Star Core. J'ai parfois l'impression que ma recherche musicale n'a pour but que cette découverte; me sentir interpellé par quelque chose de nouveau, de singulier, une voix qui raconte une histoire différente, qui crée. Manquer de mots pour analyser et qualifier sur le champ l'écoute, nécessiter un après-coup. Entre l'étrange, le familier et le ridicule. Où André Vida et C. Spencer Yeh se rejoignent dans leurs parcours, est dans cet embranchement du dépassement des limites de l'instrument, cet endroit où on commence à sortir des sentiers battus pour tailler sa propre route. Lourd mandat donc pour André Vida et un album plus concis aurait été encore plus frappant. Car au fil des trois disques, le jugement de préférence devient inévitable. Pour ma part, PAN auraient pu s'en tenir au premier disque et ils auraient réussi leur pari. Celui-ci est un amalgame de courtes pièces enregistrées ça et là entre 2002 et 2011. Sur ces dix-huit titres, Vida s'époumone, chante, marque des scansions dans sa lignes mélodiques pour laisser une place à des mots et fait vibrer son hanche en un grondement désharmonisé. S'il n'exploite pas la respiration circulaire comme l'a fait Colin Stetson, on retrouve quand même une similarité dans le désir de dépasser les simples limites d'un saxophone. Mais Vida est beaucoup plus cru, "raw". On retrouve donc Vida en solo, en duo avec Anthony Braxton, dans des petits ensemble, il disparaît même derrière son oeuvre lors de la pièce "Tie Me Up" pour un ensemble de cordes. On le retrouve également derrière un synthétiseur modulaire SERGE, pour quelques morceaux qui sont tout aussi curieux. Mais je tiens à souligner le magnifique duo avec Rashad Becker, qui joue du "feedback cabinet". "BRUD Volume II" est aussi une collection de pièces recoupant probablement l'ensemble de la carrière de Vida soir de 1995 à 2011, à l'exception près qu'il s'agit de pièces jouées en groupe dans des contextes et ensembles très différents. On retrouve d'ailleurs Matt Valentine et Tim Barnes sur "Broken Tape" (1999), le morceau qui ouvre le disque. Le "Volume III" est celui que j'ai trouvé le moins intéressant; il s'agit d'une suite composée pour un quatuor jazz. La facture et l'idiome sont très reconnaissables mais ne se distinguent pas particulièrement d'autres oeuvres, du moins pas de manière frappante. On retrouve un espèce de jazz de chambre bien réussi, pas désagréable mais manquant un peu d'aspérités . La présence de l'accordéon est toutefois intéressante. C'est donc dans un cadre plus intime que Vida impressionne et en suivant cette logique, les morceaux solos sont les plus percutants.