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lundi 31 décembre 2012
Man From The South: "Koblenz" (Quadrofoon/Whipping Post Music, 2012)
Il y a d'abord un lieu, un endroit inaccessible, qui demande un effort pour l'atteindre, pour retrouver l'idiome perdu d'un langage permettant d'entrer en contact avec soi-même, avec cette douce mélancolie propre à l'homme qui se retrouve sans voix, devant un affect qui l'invite à sortir de lui-même et à entrer en contact avec l'Autre. Bien souvent, le folk, sa guitare acoustique, est un médium efficace pour se déplacer d'un point à l'autre sur la carte de la dépression et même malgré les tempêtes. Mais quel est ce lieu, ce sud qui demande à être topographié, pour le faire exister enfin et délimiter les frontières d'une individualité? Si cet homme vient du sud (mais de quel sud parle-t-il?), il doit en connaître ses moindres recoins, les endroits reculés où il est possible de se perdre sans qu'une âme humaine ne vienne perturber les rêves éveillés.
Si l'homme du sud se nomme Paul van Hulten, c'est qu'il est néerlandais et si le titre de l'album fait référence à une ville d'Allemagne, c'est qu'il cherche à brouiller les pistes ou du moins multiplier les lieux, les références à une cartographie poétique. On se demande ce qu'il cherche, d'où il cherche à s'enfuir, parce qu'il y a nécessairement une forme de fuite (ou une géolocalisation) pour s'approprier une identité autre, ou simplement pour se faire voir, s'identifier. Van Hulten se cherche, à travers des images de lui-même. Un visage en gros plan, nous permettant d'explorer ses traits et son regard, de se perdre dans le grain de sa peau, comme autant de routes vers un inconscient qui ne demande qu'à s'allumer dix fois de suite. Mais le risque est d'y perdre un doigt, à force de fingerpicking sur six cordes.
Man From The South est une de mes découvertes de l'année 2012, accessible, qui mérite d'être diffusée. Son folk légèrement expérimental adopte des teintes variées grâce à des accompagnements riches et variés et nous entraîne dans une écoute contemplative, comme un marche dans une ville étrangère. «Koblenz» est un disque presque sans failles, on regrette seulement les moments où il nous invite dans des lieux connus, plus vers la fin de l'album, qui fréquente des endroits déjà explorés par les Townes Van Zandt de ce monde. Avec "Hardy Man" et "Ain't That Sweet to Me", Man From The South se rapproche plus du folk américain traditionnel, avec des relents plus rythmés de country et honky-tonk. On l'aime cependant plus lent et mélancolique, comme sur les superbes «Welcome to Camacua» et «Bring me home».
Je ne saurais recommander plus chaudement cet album. Superbe disque qui plaira aux amateurs de folk triste, disponible en téléchargement gratuit sur Bandcamp mais aussi en vinyle sur Quadrofoon, pour les plus fortunés...
dimanche 29 juillet 2012
Daniel Higgs: "Beyond and Between" (La Castanya, 2011)
Certains artistes me permettent de réfléchir sur la musique, d'entretenir un dialogue avec eux, même s'ils ne répondent pas directement à mes questions. L'avantage d'être une personnalité publique, est qu'on peut (on doit?) en répondre à tout moment; on échappe aux limites de l'inter-subjectivité, on se positionne publiquement, on accorde des entrevues, on crée et tous peuvent alors projeter dans l'autre leurs fantasmes. Dans cette relation imaginaire, on a parfois l'impression de mieux connaître la personne qu'un autre, sorte de délire érotomane à petite échelle. Je ne prétends pas connaître Daniel Higgs mieux qu'un autre, mais j'ai cette vive impression de pouvoir entretenir un dialogue avec sa musique. Higgs est un nom que j'ai mentionné à plusieurs reprises sur ce blog, sans toutefois l'approfondir. J'ai fait des parallèles avec d'autres artistes, tracés des diagonales entre lui et les membres de son groupe Lungfish, mais je n'ai jamais présenté l'artiste ou un de ses albums. J'ai toutefois écrit une critique du disque "Say God" paru en 2010 sur Thrill Jockey, qu'on peut retrouver ici. Je l'ai aussi fait venir pour deux spectacles à Montréal. Je suis un fan; c'est un artiste que j'aime et que j'estime énormément. Alors, quand l'homme sort un nouveau disque, je ne peux réfréner mon envie de tuer; d'acheter le disque et faire taire mon désir.
Au fil de ses nombreux albums, Daniel Higgs nous a habitué à l'écouter en solo. Ses disques nous ont introduit à un art pratiqué comme seul lui peut le faire. Que ce soit par des disques instrumentaux de banjos passés à la distorsion (Atomic Yggdrasil Tarot, Hymnprovisations For Banjo, Plays The Mirror Of The Apocalypse And Other Songs) ou de guimbarde (Magic Alphabet), d'autres faisant une plus grande place à sa voix et sa récitation (Say God) ou tout simplement son chant et un amalgame de tout le reste (Ancestral Songs, Metempsychotic Melodies, Ultraterrestrial Harvest Hymns,Devotional Songs Of Daniel Higgs...). De plus, il a développé en parallèle un monde visuel qui lui est propre, se retrouvant sous formes de livres, de pochettes de disques et de tatouages. Daniel Higgs est un artiste à part, un épiphénomène étrange de la culture underground occidentale.
Suite aux années Lungfish (1987-2005), il a travaillé seul de son côté, s'entourant d'une bien mince liste de collaborateurs. Quelques projets ont retenu notre attention, dont le duo Pupils avec l'ex-Lungfish Asa Osborne, sa collaboration avec le groupe rock expérimental Skull Defekts et surtout le projet Clairaudience Fellowship avec l'énigmatique musicien noise Twig Harper de Nautical Almanac. Ce dernier projet est à mon avis le plus réussi, mais il occulte l'instrument de prédilection de Higgs, soit le long neck banjo inventé par Pete Seeger, pour donner raison à l'hégémonie de l'électronique,
Car c'est probablement au banjo que la musique de Higgs prend tout son sens. Son jeu est libre mais surtout fortement influencé par la musique orientale. D'ailleurs, il s'accompagne souvent à l'harmonium et au sruti box et cette influence se déploie dans toute sa richesse à l'intérieur son jeu de banjo et ses inflexions de voix. Non seulement la musique Indienne influence-t-elle son esthétique musicale, mais sa philosophie est aussi marquée par l'hindouisme. En fait, Higgs procède à un syncrétisme religieux propre à notre époque. Il parvient à intégrer au sein d'un même discours des éléments empruntés au soufisme, au christianisme, à l'hindouisme et à la kabbale judaïque. Ce syncrétisme est le propre de l'ère post-moderne ; s'approprier des éléments épars et les réunir à l'intérieur d'un même système permettant le développement individuel de l'homme.
Une recherche de ce type, rassemble des éléments différents autour d'un centre magnétique et c'est ce centre qui nous intéresse. Car derrière tous ces emprunts, il reste habituellement quelque chose d'incorruptible, propre à la personne; le noyau de ce qui constitue le Sujet. J'ai déjà avancé que Daniel Higgs est un des derniers véritable mystique moderne car il intègre un aspect concret à sa démarche et à son contact on est rapidement déstabilisé par son attitude. Un mystique certes, mais tout de même très près de son narcissisme. Car lorsqu'on tranche à travers le superflu, l'homme qui reste est bien ordinaire et nous apparaît comme habité d'une profonde tristesse et solitude. En d'autres termes, l'homme est continuellement habité par la perte et le manque et ses poèmes ne sont que des tentatives de se réapproprier l'angoisse. On pourra toujours parer ces deux attribut de leurs plus beaux atours, et essayer de les faire taire, ils resteront toujours au coeur de la pensée et de l'être de l'homme.
"There's a bridal chamber in your heart/A sacrificial altar in your mind"
De plus, Higgs a choisit de se départir de ses biens, de vivre sur la route avec ses poèmes, son banjo et son talent artistique. Il a choisit de prendre le chemin romantique du hobo de la grande dépression, du nomadisme, en se promenant de villes en villes, dormant sur les lits de fortune qu'on veut bien lui offrir avec son instrument à l'épaule. Ses pérégrinations l'entraînent un peu partout, en Amérique du nord mais aussi en Europe, dans des endroits où on lui offre le gîte et la possibilité d'enregistrer. La dernière fois que Higgs est venu à Montréal, il a passé deux jours à l'Hotel2Tango à enregistrer des chansons, ne s'arrêtant que par manque de ruban.
Pour revenir à ce plus récent disque vinyle de Daniel Higgs, l'album "Beyond and Between" est passé inaperçu car il est sorti sur le label espagnol La Castanya et n'a été que très brièvment disponible en Amérique du nord via Thrill Jockey et Dischord (il semble leur rester des copies). Les pièces composant l'oeuvre ont été aussi enregistré en Espagne, durant un blitz de trois jours. On est surpris de la durée de ce plus récent lp, surtout composé de courtes pièces mais segmentées par un monolithe de 15 minutes. Il s'agit d'un disque acoustique laissant l'espace libre au chant et au banjo mais qui surprend par ses accompagnements. Ce qui rend cet album si singulier est qu' Higgs est accompagné par le percussionniste espagnol Marc Clos. Diplomé du conservatoire du Liceu de Barcelone, celui-ci s'entoure d'une variété d'instruments tels, le tamborello, le tar, le bendir, le vibraphone, le marimba et le timpani. Cette richesse percussive soutient parfaitement le banjo, qui se permet d'être un peu plus minimal par moment, pour ne suivre qu'une rythmique simple reprise par les tambours.
En utilisant des instruments aux sonorités arabo-andalouse, Clos ajoute définitivement quelque chose à la musique de Higgs, un en plus, qui génère un retour à une tradition dont il est facile pour le principal intéressé de s'en éloigner. On a parfois l'impression d'entendre un groupe d'inspiration médiévale, reprenant des airs byzantins. Cependant, Marc Clos se montre parfois hésitant, toujours discret, les quelques moments plus engageants sont de très courtes interludes où on peut imaginer une réelle cohésion entre les deux musiciens. C'est parfois une tâche ingrate d'accompagner un musicien, on se retient, on hésite on ne veut pas faire de l'ombre... C'est l'impression qui nous reste à l'écoute de "Beyond and Between". Mais en même temps, on se dit qu'on est heureux de toute cette place laissé au barde et à sa voix. Au niveau des paroles, Higgs reste dans ses thèmes de prédilections, des trois pièces vocales, deux portent sur le retour et l'autre sur la bible. En fait, la pièce sur la bible transforme le livre en un lieu et nous invite à un voyage vers l'intérieur de la reliure, d'entrer dans la bible comme dans une forêt sauvage. On voit donc une trame narrative cohérente qui se dégage des chansons; Higgs chante la gloire du retour, retour vers une maison perdue, intérieure, occultée par des pensées et des distractions futiles. Le chemin du retour demande une marche affirmée et joyeuse. Ce faisant, Daniel Higgs ajoute un autre album fascinant à sa discographie.
mercredi 25 juillet 2012
Steven R. Smith :"Old Skete" (Worstward Recordings, 2011)
Quand j'ai découvert le Jewelled Antler Collective dans les pages du magazine Wire, le nom de Steven R. Smith est vite devenu un incontournable. Que ce soit au sein du groupe drone-folk Thuja, aux odeurs de sphaigne, d'aiguilles de pin et de lichen, à la barre de son projet folk Hala Strana, puisant son inspiration dans des musiques traditionnelles de l'Europe de l'est ou du Caucase, dans ses projets un peu plus lourds que sont Ulaan Kohl et Ulaan Markhor, ce musicien a su développer son talent et donner du poids à sa créativité. Cependant, c'est en solo et sous son vrai nom que j'ai trouvé qu'il se démarquait le plus, les projets qui m'ont le plus intéressés sont ceux qu'il a exécuté sans masques ni pseudonymes.
De plus, je ne peux passé sous silence le duo que forme Smith avec le clarinettiste Gareth Davis. Ceux-ci ont produit deux excellents albums; soit "The Line Across" en 2010 sur le label alt.vinyl et "Westering" paru sur Important en 2009. Ce dernier est d'ailleurs un de mes disques préférés.
Même s'il se définit comme multi-instrumentiste, c'est à la guitare que Smith préfère se faire valoir. Il a fait paraître plusieurs disques de guitare solo, mais deux que j'ai particulièrement adoré sont "Owl",sur Digitalis, un disque plus près du folk americain où Smith se permet de chanter tout en retenue. C'est surtout l'excellent "The Anchorite" paru sous Root Strata qui m'a laissé une profonde impression. Un peu plus expérimental dans l'exécution, cet album entre de plein pied dans le psychédélisme en mariant bourdons sonores et mélodies à perfection. Le titre mérite cependant une explication. Un anachorète est un mystique, un pénitent, qui se retirait dans le désert pour pratiquer la prière. L'anachorète adopte évidemment un mode de vie ascétique. Ce fil conducteur nous emmène au plus récent disque de Steven R. Smith intitulé "Old Skete", ou vieil ascète pour un traduction approximative en français. Le terme "Skete" fait référence plus particulièrement à la tradition ascétique copte orthodoxe.
Un des hauts lieu de cette tradition est la région de Wadi Natrun située en Égypte, un endroit qui vaut vraiment la peine d'être visité. Parmi ces monastères, il y a celui de la Vierge Marie (ou le monastère Syrien). Je me souviens que lorsque j'y suis allé, un moine nous faisait faire la visite et nous nous sommes arrêtés devant une superbe porte de bois sculpté, dans la chapelle. Cette porte daterait du 9e siècle après Jésus Christ et six croix différentes y étaient sculptées. Son explication était intéressante jusqu'à ce qu'il s'arrête sur ce qui, de toute évidence, représentait une swatiska, symbole religieux hindou remontant à près de 5000 ans. Le bon moine s'est alors mis en tête de nous expliquer la signification de cette croix, sans jamais faire référence à l'hindouisme, en disant qu'il s'agissait d'une croix aux branches cassées qui représentait la perte de la Foi, et c'est cette croix qui aurait inspiré Hitler... Décidément, être un moine comporte des risques, surtout lorsqu'on entreprend une réinterprétation de l'histoire selon une théologie christocentrique. Ce faisant on exclus les autres traditions et ont se retrouve à faire l'étalage de l'ignorance plutôt que de la vérité.
Sur "Old Skete", Steven R. Smith agit à l'opposé; il ne tente pas de réinterpréter ou de d'inventer une mythologie. Il construit plutôt des fragments de vérité basés sur contenu simple et vérifiable, affirmant une certaine humilité face à l'immensité de la création musicale. Les morceaux composant l'album n'ont pas de titres, seulement numérotés de 1 à 11 et apparaissent comme des esquisses, des bribes de luminosités se faufilant à travers les fissures de la caverne de Saint Bishoy. Les mélodies sont simples, vaguement familières et dénuées d'effets sonores. Une guitare, une pédale d'overdrive et un ampli avec du reverb, c'est tout. Aucune parole, aucune trame narrative; dans le désert de la solitude peu d'interlocuteurs, seulement des fragments de musiques qui nous hantent et qui demandent à être joués. De plus, cet album est un exemple parfait que l'appréciation de la musique ne réside pas toujours dans la complexité. "Old Skete" reste calqué au rythme de vie monastique de ces moines coptes, qui vont avec lenteur, sans empressement, se permettant de goûter chaque instant dans sa totalité.
jeudi 12 juillet 2012
Gultskra Artikler: "Abtu/Anet" (Miasmah, 2012)
Je ne sais plus ce qui me passionne, j'achète tellement de disques que je ne sais plus quoi en faire sauf les accumuler. J'accumule des petits trous et attend le bon moment pour en jouir. Cette surconsommation a cependant modifiée ma façon d'acheter et a orienté mes recherches différemment. Plus que jamais, je me suis orienté vers l'étrange, le particulier, l'énigmatique et ce filtre est bien imprévisible. Je redécouvre des groupes abandonnés et craint le familier, comme si ce dernier serait une dépense injustifiée. Investir dans le familier serait synonyme d'échec, de paresse. Mais pourtant, je suis tenté d'y retourner constamment.
Depuis quelques mois, je me dis que je vais écrire sur des disques limités, difficile à trouver, qui ne bénéficient pas d'une grande distribution et qui, c'est le principal critère, me laisse une vive impression. Ça fait déjà un bout de temps que je souhaite écrire sur le dernier album du russe Alexei Devyanin, qui produit sous le nom de Gulstkra Artikler, mais je ne savais pas par où commencer, ni comment l'aborder. J'ai découvert cet artiste sur un autre blog, un split très intéressant avec le groupe Lanterns. C'est cependant les pièces du premier qui m'ont le plus intéressé. Ce fut donc une agréable surprise de voir un disque de ce groupe paraître sur le label norvégien Miasmah. Ce label fait partie des rares qui poursuivent une vision en lien avec une esthétique particulière, qui privilégient l'obscurité et l'angoisse qui est souvent associée à la noirceure. Ils mélangent le folk, l'électronique et un peu de jazz (à défaut de meilleur terme) pour offrir un catalogue orageux et difficile d'accès. Deux des figures de proue de ce label sont les électroniciens Kreng et Svarte Greiner, le projet musical de Erik Skodvin, le patron du label.
La musique de Gultskra Artikler est cependant moins oppressante (par moment)que celle de ses collègues et prend beaucoup plus de risques. Ce faisant, elle est aussi beaucoup plus inclassable. Difficile de discerner adéquatement ce que fait Devyanin; on reconnaît qu'il travaille avec des échantillons mais on ignore s'il joue ou non des instruments et s'il utilise sa voix. Le résultat est un collage surréaliste de discours, de sons et d'instruments, le tout déformé jusqu'à la limite du reconnaissable pour esquisser quelque chose qui s'apparente à un mélange de folk, de musique concrète et d'expérimentation brute. La présence de guitare acoustique sur plusieurs morceaux ainsi que le "chant", sont des éléments qui s'avèrent tout a fait saisissants dans leur contexte d'écoute. La chanson "Intensivnost Otrajenia" reflète parfaitement cette étrangeté et crée un des plus beaux moments du disque. Soulignons aussi la pièce complètement étrange qu'est "Glaznoe Dno Morskogo Chudisha" avec son raagini déformé, une ligne mélodique de "trompette" (fait avec la bouche?) juxtaposée, des cordes arrachées et un piano incohérent. Il faut préciser que "Abtu/Anet" consiste en deux disques différents, "Abtu" ayant paru sous forme de cd-r en 2007. On peut difficilement voir une progression dans la musique de Devyanin, les deux moitiés se recoupant dans cet espace vide habité par l'artiste. La seule chose qui m'est paru significative, est que la deuxième moitié (Anet) semble plus influencée par le travail des électroniciens nommés précédemment (Kreng, Svarte Greiner) et semble mettre de l'avant les plages électroniques plus ambiantes et sombres. Cependant, l'avantage de Gultskar Artikler réside dans le fait que les pièces sont relativement courtes et s'étirent rarement jusqu'à quatre minutes. Dans cet espace, il parvient à condenser une multitude d'idées et les projeter rapidement vers un ailleurs cohérent que lui seul connaît. Un disque étrange, très réussi.
mercredi 9 mai 2012
André Vida: "BRUD Vol I-III" (Pan Records, 2011)
Il y a d'abord cette sublime pochette; magnifiques images de costumes traditionnels obscurs, insérée dans une enveloppe en pvc sérigraphiée. Sobre, intrigante. S'agit-il plus de masques ou de costumes? Toujours est-il que l'esthétique invite à inférer qu'André Vida cherche à se dissimuler. Mais le costume diffère du simple masque, il est plus flamboyant et démontre un souci d'identification complète à l'être qu'on souhaite incarner. Qu'importe le cérémonial que Vida traduit sur cette scène, il ne se laissera pas saisir.
André Vida est un saxophoniste méconnu que le remarquable label PAN nous fait découvrir au travers d'un mélange de compositions étalées entre 1995 et 2011 et réparties sur trois disques. Trois disques inégaux entre eux mais qui servent d'introduction à l'oeuvre d'un des musiciens les plus intéressant de sa génération. Celui-ci s'est fait connaître par ses collaborations au groupe Tower Recordings au début des années 2000, genre de super groupe de la scène underground new-yorkaise, précurseur du genre freak-folk. Ce groupe regroupait entre autres Matt Valentine, Samara Lubelski, P.G. Six, Tim Barnes et d'autres... Mais c'est probablement grâce à son association avec le légendaire saxophoniste Anthony Braxton que Vida a pu se tailler une place de choix dans le monde du jazz expérimental, membre régulier de son Ghost Trance Ensemble. De Braxton, Vida partage un goût des lignes mélodiques claires et des compositions "intellectuelles", difficiles, demandant une certaine réflexion de la part du musicien. Depuis, il s'affirme de plus en plus en tant que compositeur et trempe allègrement dans la performance à la John Cage, semblant se nourrir des restes chaud du Fluxus. Un artiste majeur donc, qui tardait à faire paraître un album de ses compositions.
La dernière fois où j'ai été frappé par la singularité de la "voix" d'un musicien, fut en écoutant le disque "Mes Soldats Stupides 96-04" de C. Spencer Yeh, alias Burning Star Core. J'ai parfois l'impression que ma recherche musicale n'a pour but que cette découverte; me sentir interpellé par quelque chose de nouveau, de singulier, une voix qui raconte une histoire différente, qui crée. Manquer de mots pour analyser et qualifier sur le champ l'écoute, nécessiter un après-coup. Entre l'étrange, le familier et le ridicule. Où André Vida et C. Spencer Yeh se rejoignent dans leurs parcours, est dans cet embranchement du dépassement des limites de l'instrument, cet endroit où on commence à sortir des sentiers battus pour tailler sa propre route.
Lourd mandat donc pour André Vida et un album plus concis aurait été encore plus frappant. Car au fil des trois disques, le jugement de préférence devient inévitable. Pour ma part, PAN auraient pu s'en tenir au premier disque et ils auraient réussi leur pari. Celui-ci est un amalgame de courtes pièces enregistrées ça et là entre 2002 et 2011. Sur ces dix-huit titres, Vida s'époumone, chante, marque des scansions dans sa lignes mélodiques pour laisser une place à des mots et fait vibrer son hanche en un grondement désharmonisé. S'il n'exploite pas la respiration circulaire comme l'a fait Colin Stetson, on retrouve quand même une similarité dans le désir de dépasser les simples limites d'un saxophone. Mais Vida est beaucoup plus cru, "raw". On retrouve donc Vida en solo, en duo avec Anthony Braxton, dans des petits ensemble, il disparaît même derrière son oeuvre lors de la pièce "Tie Me Up" pour un ensemble de cordes. On le retrouve également derrière un synthétiseur modulaire SERGE, pour quelques morceaux qui sont tout aussi curieux. Mais je tiens à souligner le magnifique duo avec Rashad Becker, qui joue du "feedback cabinet".
"BRUD Volume II" est aussi une collection de pièces recoupant probablement l'ensemble de la carrière de Vida soir de 1995 à 2011, à l'exception près qu'il s'agit de pièces jouées en groupe dans des contextes et ensembles très différents. On retrouve d'ailleurs Matt Valentine et Tim Barnes sur "Broken Tape" (1999), le morceau qui ouvre le disque. Le "Volume III" est celui que j'ai trouvé le moins intéressant; il s'agit d'une suite composée pour un quatuor jazz. La facture et l'idiome sont très reconnaissables mais ne se distinguent pas particulièrement d'autres oeuvres, du moins pas de manière frappante. On retrouve un espèce de jazz de chambre bien réussi, pas désagréable mais manquant un peu d'aspérités . La présence de l'accordéon est toutefois intéressante. C'est donc dans un cadre plus intime que Vida impressionne et en suivant cette logique, les morceaux solos sont les plus percutants.
dimanche 22 avril 2012
John Zorn: "Mount Analogue" (Tzadik, 2012)

Pendant de nombreuses années, j'ai cherché des signes. Dans la littérature mais surtout dans la musique. Tout était un prétexte à déchiffrer, regarder au-delà des apparences, repérer les indices. Ma fascination pour l'enseignement de G.I. Gurdjieff devait mener à chercher ses ramifications à même mes autres champs d'intérêts. La liste de musiciens/artistes s'étant inspirés des enseignements de Gurdjieff est longue, surprenante et contribue à remettre à jour cette fascination. Certains s'affichent plus ouvertement, d'autres le font discrètement. D'ailleurs, un des précepte du "Travail" de Gurdjieff est de ne pas en parler. Mais cette poussée qui demande à s'afficher nous trahit bien souvent; un mot, un logo discret, une idée élaborée en entrevue... Ainsi se crée l'espoir d'une communauté, de gens partageant le mêmes idéaux et intérêts, se regroupant pour transmettre la connaissance et favoriser la travail sur soi. Dommage que je n'y crois plus vraiment...
Pour ceux qui l'ignorent, G.I Gurdjieff est un "mystique" du début du 20e siècle. Contemporains des idées qui circulaient dans les cercles fermés de toute l'Europe, ses idées sont empreintes de toute les mouvances et dénotent un souci d'emmener l'homme à travailler sur lui-même afin de développer son plein potentiel.Plusieurs livres sont disponibles à ce sujet. Musicalement, la question est moins bien documentée. Mon souci actuellement est de procéder à cette documentation mais il s'agit d'un travail d'une vie... De son vivant, G.I. Gurdjieff a travaillé en étroite collaboration avec son disciple Thomas De Hartmann pour annoter des partitions au piano; Gurdjieff disait que c'était des fragments de ses souvenirs d'enfance, des chants grecs, géorgiens, perses, arméniens, des mélodies sacrées entendues dans les ordres religieux secrets qu'il a visité. Comme dans la majeure partie de son enseignement, il est difficile de discerner le "folklore" de la vérité. Gurdjieff désignait son enseignement en trois parties d'importance égales que les disciples actuels ont tendance à oublier: la musique, les danses et la théorie et il se faisait insistant en disant qu'il ne fallait pas les séparer. De nombreux albums ont été publiés avec les années, les compositions Gurdjieff/De Hartmann jouées par le pianiste Alain Kremski sont surement les plus connues. Ces compositions peuvent être qualifiées d'exotériques, faisant partie d'un cercle extérieur, donc plus accessible. Les compositions ésotériques sont celles qui ont servi aux danses sacrées chorégraphiées par Gurdjieff et sont depuis peu accessible à tous (et encore... certaines danses ne circulent que dans les groupes encore actifs). L'interprétation qui a le plus contribué à faire connaître cette musique est sans contredit celle du pianiste Keith Jarrett, parue sur le label ECM. D'ailleurs ECM est le seul label reconnu qui continue encore de sortir la musique de Gurdjieff avec la parution l'année dernière du Gurdjieff Folk Instruments Ensemble, probablement un des meilleurs disques du lot.
Gurdjieff a été, par ailleurs, un grand théoricien de la musique. Quelqu'un qui reprend ses idées à son compte ne doit pas oublier qu'il s'inscrit dans une tradition et une optique très particulière de la musique. Dans le livre "Récits de Belzébuth à son petit-fils", Gurdjieff élabore cette théorie sous des couches d'allusions. On retiendra principalement que pour ce penseur, la musique (et l'art en général) se devait d'être objective. Par "art objectif", Gurdjieff entend qu'il doit s'agir d'un langage. L'art doit communiquer un message objectif à la personne qui le reçoit, il s'agirait donc d'un ensemble de signifiés et de signifiants qui seraient partagés par tous les humains étant capable de parler cette langue. La musique comme langage est un concept débattu en linguistique et en sémiotique. Par ailleurs, Gurdjieff s'appuie sur une théorie des vibrations complexe afin d'approfondir son propos.
Donc à part jouer les compositions de Gurdjieff, comment un musicien contemporain peut-il poursuivre une recherche musicale en ce sens? Les options semblent limitées. Tout d'abord il va sans dire qu'une certaine légitimité s'impose, qu'un travail préalable dans une école dite de la "quatrième voie" est nécessaire. Le guitariste Robert Fripp (oui, oui de King Crimson), a étudié avec J.G. Bennett (élève direct de Gurdjieff) dans les années 70 et a mis sur pied le Guitar Craft; une école de guitare qui prône le travail sur soi par des pratiques de méditations assises et une technique d'accordage particulière ,le New Standard Tuning. Le chanteur David Hykes, étudiant de Lord Pentland avec la fondation Gurdjieff de New-York, a développé une technique de chant nommée "Harmonic Chant", inspirée des chants de gorges traditionnels du Tibet et de la Mongolie (entres autres...). On retrouve aussi le compositeur Pierre Schaeffer (étudiant direct de Gurdjieff), qui a construit sa théorie des objets sonores sur les principes de musique objective de Gurdjieff. De mon côté, j'ai trouvé que les musiciens utilisant la technique du "Just Intonation" poursuivent la réflexion mais en se concentrant uniquement sur la musique et ne s'enfargent pas dans l'aspect "technique méditative" et travail sur soi.
Mais voilà qu'arrive John Zorn. C'est bien connu, Zorn est un artiste qui s'intéresse à l'occultisme et au "Magick" depuis de nombreuses années. Qu'il ait été exposé aux idées de Gurdjieff à un moment de sa vie ne faisait presque aucun doute. Seulement, il n'en parlait pas ouvertement. Jusqu'à ce qu'il sorte le disque "In Search of The Miraculous" (titre d'un ouvrage de P.D. Ouspensky ,"Fragments d'un enseignement inconnu" en français, qui a servi à plusieurs comme introduction aux idées de Gurdjieff)en 2010. D'ailleurs, les titres des pièces sur cet album font directement référence à la musique de Gurdjieff avec par exemple "Prelude: From a Great Temple", "Sacred Dance (Invocation)".... Ce fut pour moi une confirmation de son intérêt dans les idées de Gurdjieff. Mais le disque est abominable...Un jazz mièvre, sans conviction, qui ne semble pas préoccupé par la théorie qui devrait se trouver derrière de tels titre.
J'ai eu peur que c'est ce qui nous attendait avec la sortie de "Mount Analogue". "Le mont Analogue" est le titre d'un livre inachevé du poète français René Daumal, qui a étudié avec Gurdjieff durant la deuxième guerre mondiale. Il s'agirait d'un récit initiatique d'inspiration surréaliste mais pour quiconque connaît l'enseignement de Gurdjieff et l'histoire personnelle de Daumal, le surréalisme est ici plus allégorique. Daumal utilise sa passion de l'alpinisme pour aborder les idées de Gurdjieff et, ce faisant, se sert du mythe quasi universel de la montagne sacrée. Daumal a été par ailleurs un grand commentateur de la musique et du théâtre indien et a traduit plusieurs oeuvres du sanskrit au français.
Pour ce disque, Zorn prends soin de mettre en contexte et de préciser dans le livret qu'il n'a jamais fait parti d'un groupe Gurdjieff et n'a jamais pratiqué les exercices transmis dans ces groupes. De plus, il précise qu'il a composé la totalité du disque en écoutant le film "Meetings With Remarkable Men" de Peter Brook. C'est cette influence qui est plus présente dans la musique et en cherchant à fusionner les deux oeuvres, Zorn s'égare et trempe parfois dans les eaux du "Holy Mountain" de Jodorowsky, surtout dans les moments les plus ritualisant d'abstractions sonores. S'il avait voulu s'inspirer d'une oeuvre plus marquante de Daumal et éviter de tomber dans ce type de comparaison, Zorn aurait pu se servir du livre "La grande beuverie", relatant avec force le cheminement de l'auteur dans l'enseignement de Gurdjieff.
À l'écoute du disque, on discerne un sentiment de quête, qui pourrait aussi s'inscrire dans sa série de compositions "Filmworks", la musique est narrative et suggère une mise en action. Une quête mais aussi un rituel et on peut imaginer quelles sont les scènes du film qui ont laissé une impression chez Zorn, celles qui ont permis aux hydrogènes de s'affiner. Comme plusieurs, il a été impressionné par les danses sacrées présentées la fin du film, c'est cette image qui persiste à la moitié de l'écoute. Si l'effort est louable, Zorn a passé à côté de l'essentiel de la musique de Gurdjieff. Il a occulté le caractère sacré de cette musique et s'éloigne de l'idée de musique objective en l'imprégnant de ses propres semences. Soulignons que le piano était considéré par Gurdjieff comme l'instrument le mieux adapté pour transmettre le caractère particulier de sa musique; une musique dénuée de sexualité, où la libido se trouve attachée à des contextes précis, observable dans les thèmes distincts des danses pour hommes uniquement et pour femmes uniquement. Le sexuel dans la musique de Zorn est libre et sauvage, il cherche à se lier/délier aux autres et ne favorise pas un retour à soi, nécessaire à la fraternité exposée par Gurdjieff. Car en écoutant "intentivement" (c'est moi qui invente: écouter avec intention) la musique de Gurdjieff, on éprouve ce retour à soi mais aussi un retour a une figure paternelle, représentante d'un idéal d'ordre et de Loi, incarné par le Logos. Et on rejoint ici Daumal avec son personnage de Pierre Sogol, le guide de l'expédition sur le Mont Analogue.
En choisissant de faire une unique pièce, Zorn semble avoir voulu privilégier les "chocs", des changements brusques d'ambiances,qui peuvent servir à l'auditeur de rappel de soi, un moment pour sortir de la séduction sexuelle et se rappeler qu'il existe comme Sujet. Dans le livret, Zorn explique aussi la manière dont se sont déroulées le sessions d'enregistrements et souligne le concept de "sur-effort" tel qu'abondamment exposé dans le livre de Ouspensky "In Search Of The Miraculous". C'est peut-être ici que le lien avec une forme de pratique méditative peut se faire. La musique est cependant très inspirée et inspirante, un des grands disques de John Zorn. J'avais aussi apprécié le disque "Interzone" paru en 2010 et je trouve que les deux se situent dans la même lignée. Référence/hommage à un auteur particulier mais où Interzone était beaucoup plus "rock" et abrasif, "Mount Analogue" se veut feutré et doux, restes laissés par l'enseignement de Lanza Del Vasto sur la personnalité de Daumal. Mention spéciale à l'excellent Shanir Ezra Blumenkranz au oud et la basse et au toujours inspiré Cyro Baptista
jeudi 5 avril 2012
Imbogodom : "And They Turned Not When They Went" (Thrill Jockey, 2012)

Il y a de ces artistes qu'on découvre en début de carrière; qu'on suit pendant un bout de temps et qui finissent par nous lasser... On se tourne alors vers autre chose. En fait, rares sont ceux qui parviennent à capter notre intérêt et à se renouveler de disques en disques. Cette réussite est le lot d'une minorité. J'ai découvert Alexander Tucker avec son premier disque paru sur le label ATP: "Old Fog", paru en 2006. Ce n'est pas un album qui m'a jeté par terre, simplement intrigué. Un curieux mélange de folk, de renouveau médiéval et de grosses distorsions. Un mélange qui s'est affiné avec les années et les parutions. Son plus récent album solo, "Dorwytch" paru sur Thrill Jockey l'année dernière a confirmé pour plusieurs observateurs de la scène expérimentale, le statut et le talent particulier d'auteur/compositeur de Tucker, en exploitant ses tendances progressives médiévales à travers ses constructions musicales.
À cet effet, je regrette de ne pas avoir lu le livre "Electric Eden" du journaliste musical Rob Young. Dans ce livre, l'auteur resitue une résurgence des chants païens et médiévaux aux travers de la musique folk britannique. Une espèce de retour du refoulé, éteint par la religion catholique protestante pendant des siècles. Ce qui nous entraîne dans ce plus récent disque d'Alexander Tucker.
Imbogodom est un duo de Tucker avec le néo-zélandais Daniel Beban. Les deux se sont rejoints sur un premier effort paru en 2010, encore sur Thrill Jockey. "The Metallic Year" ne m'avait pas vraiment interpellé à sa sortie mais je risque de retourner m'y perdre prochainement. Sur le nouvel album, le duo semble explorer les mêmes pistes défrichées auparavant. Les deux m'apparaissent comme des explorateurs, voyageurs d'un monde onirique, où à la manière de psychanalystes, ils réinterprètent les contenus inconscients et les démons infantiles en fonction de leurs compromis fantasmatiques.Le statut onirique de cet album est probablement son aspect le plus intéressant. En tant qu'entrepreneurs du rêve, Beban et Tucker puisent leurs matériaux à différentes sources et procèdent à un tissage vaguement narratif avec une part d'incohérence. Les résidus diurnes sont incorporés à des souvenirs anciens qui tentent tant bien que mal de dissimuler des fantasmes phylogénétiques.Ceux-ci sont révélés par l'iconographie du disque; le serpent lové sur lui-même, un repli sur soi, permettant de se retrouver seul au centre de l'univers, pour pouvoir laisser libre cours à la jouissance déliée. Un étrange disque folk, expérimental, qui s'impose comme une mise en scène singulière de la pulsion de mort. Un de mes disques favoris sorti cette année.
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mardi 6 septembre 2011
Art Fleury: "I luoghi del potere" (1980, réédition Die Schachtel, 2007)

Ayant déjà abordé le sujet du mouvement Rock In Opposition, je ne me perdrais pas en conjonctures. La politisation de la musique m'intéresse de plus en plus ainsi que les groupes qui ont su incarner le politique dans une démarche artistique. Parmi ceux-ci, il faut souligner le groupe italien Art Fleury, qui en plus de militer pour la révolution, ont tenté de créer une révolution musicale à leur échelle. Le groupe a pris naissance au milieu des années 70's et les trois membres étaient affiliés avec un groupe d'extrême gauche radical nommé la Lotta Continua. Ce groupuscule compta parmi ses leaders l'écrivain italien Erri De Luca. À l'instar du RIO, le groupe se plaçait volontairement en marge des réseaux de diffusion traditionnels, prônant une indépendance totale. Même s'ils n'ont jamais adhéré à la famille du Rock In Opposition, Art Fleury ont tout de même partagé la scène avec Henry Cow.
Formé d'Augusto Ferrari (claviers), Maurizio Tomasoni (saxophone soprano, flûte, clarinette) et Giangi Frugoni (guitares, basse), Art Fleury ont tenté de s'opposer à la masse oppressante du capitalisme dans l'art et de libérer leur créativité au travers d'une musique à l'image de leur rêves et aspirations; libre de contraintes, nouvelle, révolutionnaire. Avec leur premier album "I luoghi del potere", ils ont aussi tenté de reprogrammer l'humain dans sa façon d'écouter la musique; en juxtaposant divers éléments sonores et en fracturant de façon abrupte toute tentative d'homogéinité mélodique pouvant mener à endormissement des masses. Un premier album hautement inspiré, mêlant les éléments du rock avec l'électronique, l'improvisation et les collages sonores. Les mélodies sont souvent brisées avant qu'elles ne se déploient dans leur totalité et les changement brusques de registre, souvent à l'intérieur d'une même pièce, incitent l'auditeur à rester sur le qui-vive. Ils proposent rien de moins qu'une nouvelle façon d'écouter la musique...
Naturellement, Art Fleury n'innovent pas dans cette réinvention de la musique. Ils suivent les traces des John Cage et Pierre Schaeffer de ce monde qui ont, pour leur part, vraiment révolutionné la musique et l'écoute. Par contre, ils tentent de faire sortir la musique des lieux de pouvoirs (I luoghi del potere), en particulier celui du système capitaliste régissant l'art et la musique. À la lumière d'une écoute actuelle, je ne saurais dire s'ils y parviennent mais ils ont réussi à créer un disque inventif et unique en son genre.
Il est intéressant de noter que l'Unesco vient tout juste de déclarer comme patrimoine mondial de l'humanité 7 "lieux de pouvoir", répartis dans toute l'Italie, qui sont en fait des lieux historique du culte catholique. On ne sait pas si l'expression "I luoghi del potere" était utilisée en 1980 pour désigner ces sept lieux de culte. Seulement, en nommant leur disque de cette façon, Art Fleury s'attaquent non plus à l'usine, l'école, la ville... mais aussi à la religion de façon directe; institution sociale contrôlante et pré-déterminante par excellence.
Die Schachtel ont fait un superbe travail pour la réédition avec un livret en anglais et en italien. Les illustrations du livret (et la couverture) sont magnifiques et, quoique crées spécialement pour la réédition, fidèles à l'aspect totalitariste de la musique telle qu'envisagée par le groupe. Pour les lecteurs montréalais, la Bouquinerie du Plateau vendent des copies neuves du disque ainsi qu'une bonne partie du catalogue de ce label.
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lundi 13 juin 2011
De la Caucase : "La mort cruelle de Marcel Léart" (auto-produit, 2008)

Les affiches de concert attirent mon attention. Ça m'intéresse, non seulement de savoir qui joue mais aussi les designs, les couleurs, la typo utilisée, le papier... Il y en a une qui a capté mon attention au Atom Heart, c'était en 2007 ou 2008, une immense affiche qui annonçait un concert du groupe De la Caucase. L'image était sobre et belle, un visage sur fond gris. On m'a alors expliqué que De la Caucase était le projet d'un gars nommé Hrair et qu'il faisait parfois des concerts avec Radwan Moumneh à l'époque des débuts de Jerusalem in My Heart. J'ai d'ailleurs vu un spectacle des deux hommes en duo dans le restaurant Sala Rosa rempli comme jamais. En fait, je ne voyais pas grand chose, mais j'ai entendu.
Un jour, alors que je traînais à l'Oblique, j'ai remarqué un cd dans la section groupes locaux. À ma surprise il s'agissait d'un ep du groupe De la Caucase. En m'informant, on m'a dit que le gars du groupe était venu porter des cd cette semaine, qu'ils venaient de les avoir au magasin. J'en ai acheté un immédiatement. Une chance que je compulse parfois car lorsque je suis retourné à l'Oblique la semaine suivante, tout en vantant la musique du cd acheté, j'apprenais que Hrair était venu reprendre les cd laissé en consigne. Michel, le disquaire, s'était même excusé d'avoir vendu une copie à un ami (moi en l'occurence). Hrair aurait invoqué une raison obscure pour justifier la décision de reprendre les disques (une histoire de subvention?).
Marcel Léart est le nom d'emprunt de l'écrivain arménien Krikor Zohrab (1861-1915). Politicien réputé et proche du ministre de l'intérieur turc Talat Pasha, il a dénoncé les atrocités vécues par son peuple lors du génocide arménien. Malgré tout, il fut lui-même arrêté et exécuté sans procès le 21 mai 1915. Hrair Hratchian semble donc faire parti de cette catégorie d'artistes en exils, qui tentent par tous les moyens de renouer avec leur héritage culturel, de reprendre possession des biens dont l'immigration les a dépossédé. En mariant tradition et modernité, cette jeunesse errante parvient souvent à créer une musique intemporelle, dépassant largement les frontières et les références culturelles. Pour ce mini album, Hrair est accompagné par Jean-Pierre Lézada-Côté à la guitare, Alexandre Jobert à la basse et Numa Dallaire à la batterie. Pour sa part, Hrair chante et joue du doudouk; sorte de hautbois arménien. Le groupe nous offre quatre titres magistraux, oscillant entre rock répétitif et musique traditionnelle arménienne. Le côté répétitif et minimal des compositions plus rock me rappellent même un peu Swans ou Rhys Chatham.
La première pièce, dont le titre est écrit en arménien est soutenue par rythmique d'enfer et laisse le chant de Hrair (en arménien aussi)se déployer dans une intensité grandissante jusqu'à une finale malheureusement avortée en fade out. "Proposition d'une marche funèbre" suit une rythmique imposée par la guitare électrique et c'est le chant mélancolique du doudouk qui attire nos fantasmes vers une mort imminente; marche forcée vers le destin. "La mort cruelle de Marcel Léart" met en musique un texte en français, déclamé avec l'intensité caractéristique du leader du groupe, soutenu par une superbe ligne mélodique jouée à la guitare et au doudouk. Le drum est simple, constant et répétitif. "Vers la mer" clôt le disque de façon superbe, une pièce solo de doudouk, empreinte de mélancolie. Une mélodie qui me rappelle la musique klezmer à son plus triste, une musique d'exil qui en demande qu'à rentrer chez elle.
Avec l'autorisation de Hrair c'est http://www.mediafire.com/?5ce58n63b8d95dm
dimanche 8 mai 2011
Respirer sous l'eau

Il paraît qu'on reconnaît l'arbre à ses fruits. Si l'adage se vérifie dans la musique, on pourrait reconnaître les grands groupes aux différents projets prenant naissance dans leurs fins. D'emblée, l'exemple de Traumaturges me vient à l'esprit. Mais il y a surtout cet autre groupe, mythique celui-là, venant de Baltimore et faisant dans le post-hardcore. Il s'agit de Lungfish, groupe que je ne peux prétendre connaître à fond mais dont les différents projets ayant pris leur envol à même ce tronc commun bénéficient de tout mon intérêt.
D'ailleurs, Lungfish existe toujours, leur dernier album étant paru en 2005. Formé en 1987, ce groupe a développé une relation solide avec le label Dischord, qui ont sorti l'ensemble de leur discographie. La seule période de Lungfish que j'ai écouté est celle des deux derniers albums, soit "Love is Love" et "Feral Hymn", sortis en 2003 et 2005 respectivement. Ces deux disques sont parmis les moins hardcore; plus lents, mélodiques et minimalistes dans l'approche. La guitare électrique est à l'avant-plan, ainsi que le chant de Daniel Higgs.
C'est ce dernier qui a initié mon intérêt dans ce groupe; sa voix, ses textes, son intensité et la mystique l'entourant m'ont suffisamment donné le goût de plonger dans un genre (le post-hardcore) qui ne m'intéresse pas aux premiers abords. Ses albums solo sont des perles de folk psychédélique. Il s'accompagne principalement d'un banjo et nous livre une poésie ésotérique orientée vers la recherche du divin. Sa discographie solo gagne toujours en peu plus en quantité et en variété. Tous les albums parus sous son nom méritent qu'on s'y arrête. Cependant, le premier paru sous l'étiquette Holy Mountain, "Ancestral Songs", reste la meilleure introduction à son oeuvre. Il a aussi fait un disque de guimbarde solo en 2005, qui demeure une curiosité dans la musique moderne.
En 2002, Higgs a exploré le côté plus folk de son art en créant avec le guitariste de Lungfish, Asa Osborne, le groupe The Pupils. Leur unique album paru également sur Dischord est particulièrement intéressant et demeure un de mes préférés.
Asa Osborne s'est lui aussi lancé dans l'aventure solo avec son projet Zomes. Il a enregistré deux albums sous ce nom, le premier sur l'étiquette Holy Mountain et le plus récent, sorti depuis peu, sur Thrill Jockey. Des disques de beats lo-fi joués sur des synthés et des beatbox qui m'ont instantanément charmés. Ce doit être le côté hip-hop de la chose qui est entré en résonance avec le mien....
De plus, l'ancien bassiste de Lungfish, Nathan Bell a lui aussi tenté l'expérience solo. Il nous a offert un ep de banjo solo paru il y a quelques années et un superbe vinyle de folk instrumental, il y a quelques mois sur l'étiquette Lancashire & Somerset. Un disque où Bell est superbement accompagné de plusieurs autres musiciens. Je m'en voudrais de passer sous silence l'excellent album de son projet Human Bell, sorti aussi sur Thrill Jockey. Nathan Bell est tout un joueur de banjo.
Ces trois musiciens partagent une démarche musicale très particulière, une démarche orientée vers la transcendance, le divin, la vérité. Je considère le fait que ces trois hommes se soient retrouvés au sein d'un même groupe à une époque comme hautement improbable, rendant le groupe Lungfish encore plus intrigant. D'ailleurs, Dischord rééditent vont rééditer certains des albums épuisé en version vinyle.
J'en profite pour mentionner que Daniel Higgs joue à la Casa del Popolo dans le cadre du festival Suoni per il Popolo le 14 juin.
dimanche 3 avril 2011
Colin Stetson : "New History Warfare vol.2 : Judges" ( Constellation, 2011)

Au début, il y eut le souffle. Point d'ancrage dans le vivant, source de la création dans le réel. Cependant, le souffle de l'homme est caractérisé par un mouvement d'inspiration et d'expiration, qui marquent un temps distinct dans son accomplissement. C'est par ce même souffle que se modèle l'inconscient, au travers des mots vocalisés grâce aux vibrations de nos cordes vocales. J'ai déjà lu que la saxophone peut être considéré comme le prolongement de notre larynx, comme un outil servant a modeler une autre langue, émettant des sons proches de ceux émis par l'organe humain. Colin Stetson a dû lire la même chose que moi lorsqu'il a commencé à jouer du saxophone car il a développé un langage qui lui est propre, sans se soucier des limitations physiques imposées par l'instrument.
C'est Scott Da Ros, de chez Endemik, qui m'a parlé en premier de Colin Stetson. Il y a quelques années, il l'a vu en spectacle en première partie de Bell Orchestre et avait acheté le cd pour me le donner. Son commentaire était à peu près:"You will love this, this guy is crazy, he makes beats while blowing in his saxophone!" Ça m'a pris un peu de temps avant d'écouter le disque "New History Warfare vol.1" (sorti en 2008) et quand je l'ai fait, je ne l'ai écouté qu'à moitié, d'une oreille distraite. J'ai vite compris que le dit Stetson pratiquait la technique dite de respiration continue et les quelques pièces écoutées ne m'avaient pas accrochées. En le réécoutant récemment j'ai compris pourquoi je n'avais pas embarqué. Ce premier disque est plus près de l'idiome du free-jazz/musique improvisée et disons que je n'avais pas été impressionné mais il laissait entrevoir l'esthétique qui semble avoir guidée Stetson pour son second disque. J'ai été habitué aux Evan Parker, Peter Brotzmann, Ken Vandermark et Mats Gustafsson de ce monde, ainsi, un nouveau venu avec un disque de saxophone solo, malgré la technique, n'allait pas me renversé. Mais live, je comprends qu'on peut être impressionné, surtout si on est pas habitué à ce genre de musique. C'est un peu ce que j'ai observé à un récent show de Colin Stetson à la Sale Rossa, en première partie de Tim Hecker. Beaucoup de hipsters n'en revenaient tout simplement pas et semblaient n'avoir jamais rien vu de tel de leur vie. Personnellement, même si la technique m'impressionnait, j'ai trouvé son set assez redondant. Mais je me doutais bien que le disque allait être beaucoup plus intéressant, surtout si Constellation le sortait. Je ne me suis pas trompé.
"New History Warfare vol.2 : Judges" est beaucoup plus qu'un disque de saxophone. C'est l'oeuvre d'un musicien en voie de marquer une époque car capable de transcender les limites de son instruments tout en développant un langage qui lui est propre. Premièrement, la prise de son d'Efrim Menuck de l'Hôtel2Tango et Vid Cousins de Monkey Puzzle, est exceptionnelle. Plus de 20 micros judicieusement placés près de sa gorge, son anche et ses touches permettent de capter beaucoup de subtilités difficilement amplifiables lors d'un concert. Outre la technique de respiration continue, Stetson parvient à chanter en même temps qu'il joue, fait claquer son anche et ses touches, arrive donc à produire deux mélodies distinctes soutenues par des éléments rythmiques en simultané, et ce sans loops ou bandes pré- enregistrées. Ses lignes mélodiques l'éloignent considérablement du jazz et semble plus s'inscrire dans une lignée indie-rock (à défaut de meilleur terme). De plus, on retrouve Laurie Anderson pour quatre pièces pour un spoken word prenant, dans la lignée des meilleures chansons sur son plus récent disque. Le résultat est un disque d'une beauté rarement entendue, empreint d'une tristesse sous-jacente qui prend aux tripes.
Plusieurs formes de méditations reposent sur le souffle, sur le moment de l'inspiration, le moment de l'expiration. Gurdjieff a enjoint ses élèves à porter notre attention sur ce souffle, le soufisme demande à ce qu'on s'y rappelle Dieu, pour le laisser apparaître dans cet instant qui suit l'inspiration et précède l'expiration. Colin Stetson, happe notre attention et ne nous laisse pas reprendre notre souffle. Il nous emporte dans un tourbillon musical où se heurtent les différentes factions de l'identité. Une musique expérimentale, jazz, lyrique, pop, rock... crée par un seul homme et la force de son souffle.
samedi 26 juin 2010
Zs : "New Slaves" (The Social Registry, 2010)

Encore de la musique excitante. Les disques dont j'aimerais parler dans ce blog s'accumulent à une vitesse fulgurante et je prends beaucoup de retard dans leur écoute et leur digestion. De plus, les nouvelles entrées abondent et j'ai du me faire une liste pour ne pas en oublier. Au sommet de ma liste, depuis près d'un mois, se trouvait "New Slaves".
Je me souviens l'année dernière dans le cadre du Suoni per il Popolo,je me suis déplacé à la Sala Rossa pour voir le spectacle de Chris Corsano et Six Organs of Admittance. Ce spectacle était annoncé relativement tôt et le mot se passait qu'ils allaient commencer à l'heure. Je suis donc arrivé un peu d'avance pour finalement apprendre qu'un autre groupe s'était ajouté et avait déjà commencé., J'ai pu capter les dernières minutes du set d'un groupe New-Yorkais nommé Zs. Une dernière pièce quand même intéressante, un placement sur scène circulaire, saxophone, guitares et batterie et trouvant dans un feu croisé de rock-noise fortement inspiré de free-jazz. J'ai pu aussi être témoin du plus intense battements de main sur des cuisses de la part du saxophoniste. C'était fort, lourd, intense et ça tirait de tous les côtés. J'ai hésité à acheter un de leur cd et finalement me suis abstenu par manque de moyens.
Il y a quelques mois, le label The Social Registry a fait paraître le nouvel album de Zs, intitulé "New Slaves". Percussif, bruitiste, free, follement intense... Les montées d'adrénaline se succèdent les unes à la suite des autres,pour créer une écoute hautement participative pour un disque iconoclaste.
Zs ont crée une oeuvre intersidérale, teintée d'électroniques éclatés, d'effets de distorsion qui se déplace dans l'espace temps, allant emprunter certaines teintes au Krautrock par des rythmiques de type "motorik", s'inspirant du free-jazz, du noise et même du métal pare moment, dans l'intensité des guitares électriques.Dans ce voyage spatial, des fils électriques de haute-tension sont tendus un peu partout, comme des embûches dédiées aux voyageurs distraits qui écoutent sans porter attention. Lors du contact la décharge est telle qu'on est aisément rebuté. Cependant, les auditeurs plus attentifs et concentrés sauront manoeuvrer dans cette course à obstacle sonore et reconnaîtront la beauté de ce disque. Un grand disque, brutal, urbain, expérimental, ancré dans des courant musicaux intransigeants qui ont su marquer la musique.
L'utilisation de la distorsion sur le saxophone est superbe, Sam Hillmer n'est surement pas le meilleur jouer, mais son jeu gagne tellement en intensité qu'il parvient à nous donner la chair de poule surtout lors des vingt minutes de la pièce titre. Par chance des pièces plus tranquilles viennent créer une brèche dans cet assaut délirant. Ainsi, la superbe "Masonry" vient nous offrir un moment de repos tout en douceur et les deux pièces qui clôturent le disque "Black Crown Ceremony I et II" sont plus retenue, les percussions sont quasi absentes et on se fait traîner dans un univers beaucoup plus ambiant. Sombre , mais ambiant. Finalement, le battage de mains qui m'avait impressionner semble se retrouver sur la pièce "Acres of Sin", un morceau rythmique hallucinant.
jeudi 17 juin 2010
Peeesseye & Talibam! (Invada records 2010)

J'ai entendu parler de Peeesseye lors de leur passage au festival de Victo en 2008. À ce moment, c'était le seul spectacle qui avait attiré mon attention, seulement, la perspective de dépenser 30$ pour ce show, sans compter les deux heures de trajet, ont refroidi considérablement mes ardeurs. J'ai quand même fait mes recherches et déniché deux de leurs albums sur le label Evolving Ear soit, "Commuting between the surface & the underworld" et "Mayhem in the Mansion". Deux excellents disques de folk/noise très sombre, où les trois musiciens de Peeesseye ne rebutent pas attaquer l'abstraction de plein front. D'ailleurs, c'est surement grâce au label Evolving ear que ces deux groupes ont fait connaissance (ou ils se connaissaient déjà), Talibam! ayant fait paraître un cd-r sur ce label.
Les gens qui s'intéressent sérieusement à la musique expérimentale et au free-jazz ont surement entendu parler du duo Talibam!. Depuis près de deux ans, le tandem de Kevin Shea au drums et Matt Mottel aux claviers, fait considérablement parler de lui. Ils cumulent les albums abrasifs de musique improvisée ainsi que des collaborations avec des jazzmen aux mêmes affinités qu'eux. D'ailleurs, ils font parti des quelques groupes contemporains ayant sorti un disque sur le label ESP depuis la reprise de leurs activités l'année dernière. Il và sans dire que Talibam! attire l'attention mais la mienne est passée à côté, trouvant leur free-jazz trop bruitiste et énergique pour m'inciter à acheter un de leur disque.
C'est donc Peeesseye qui m'a convaincu de prendre une chance avec ce disque. Et quelle chance... Ce disque est tout simplement phénoménal. Et je pèse mes mots. Une sublime collaboration entre des artistes partageant une esthétique similaire. Un joyeux mélange de rock, jazz, folk et noise dans un tourbillon multicolore nous propulse dès la première pièce dans un monde complètement excitant. La première pièce "You tried (to eat it)" est supportée par une rythmique dynamique très rock, un riff de guitare monstrueux et des claviers tellement entraînant que je ne peux réprimer un sourire quand la toune démarre pour de bon. Je ne sais pas ce qu'ils ont essayé de manger mais quelqu'un ne semble pas apprécier. Cette pièce à elle seule vaut le disque et ce qui s'ensuit est tout aussi bon. Outre les claviers et le drums, le trio de John Forsythe, Jamie Fennelly et Fritz Welch joue principalement des électroniques indiscernables, de la guitare et des percussions. Ils jouent aussi surement d'autres choses mais l'absence d'infos sur ce disque nous laisse avec le jeu du : "devine les sons qui sont sur ce disque", jeu auquel je n'excelle pas beaucoup.
Enregistré en deux jours, ce disque est focusé en une direction commune; celle qui se dirige à l'extrême des genres et qui se fiche bien où cela peut les mener. Ici,le qualificatif "fusion" veut dire vraiment autre chose que ce à quoi on s'est habitué. Les pièces se fondent les unes dans les autres sans accrochages majeurs et les musiciens nous apparaissent hautement à l'écoute de ce qui se passe. Je crois bien qu'il s'agit de sessions d'improvisation et si c'est le cas, c'est de la haute voltige. Le free-jazz de l'ère "Fire Music" est finalement en train de se redéfinir avec des musiciens d'une autre génération qui osent incorporer leurs influences et les nouveau genres. Le seul point faible est la pièce "Everything for Everyone", un morceau plus noise avec des paroles "démoniaques" tenant des propos peu intéressants sur leur besoin de demeurer sans visage dans ce monde de l'identité afin d'être tous et chacun...bof... Mais par chance cette voix ne dure pas très longtemps et est sauvée en partie par le support d'un autre vocaliste qui récite les mêmes paroles mais de façon plus chantée et sans les effets démoniaques. Mais le reste est de la bombe. Le terme psychédélique s'applique ici mais je manque de qualificatifs pour définir ce que j'entends, surtout dans les moments les plus doux de guitare accompagnés de drones et de claviers mélodiques, tout en demeurant abrasif. L'intensité et les moments plus réfléchis se côtoient sans heurts et font de ce disque une oeuvre de musique improvisée s'inscrivant dans la tradition du free-jazz mais se permettant également de redéfinir le genre.
Talibam! est en spectacle dimanche au Souoni Per Il Ppolo avec les groupes locaux Tonsstartbands et Panopticon Eyelids. À la Casa.
jeudi 6 mai 2010
Ashtray Navigations: «Four Raga Moods» (Ikuisuus, 2006)

Suite à une écoute inspirante et une critique élogieuse d'une des plus récentes parutions d'Ashtray Navigations, je me devais de redécouvrir l'abondant catalogue musical de Phil Todd, l'homme derrière ces explorations du cendrier.
«Four Raga Moods» avait échappé à mon radar et en lisant les descriptions de cet album, je me suis convaincu que c'était tout à fait pour moi, d'autant plus que le titre m'était prédestiné. On peut se douter du type de flots sur lesquels navigue Todd; une mer brumeuse, à l'odeur de souffre, sous laquelle se trouvent des bouches volcaniques menaçant d'exploser à tout moment. Mais c'est aussi une mer chimique, un peu comme ces fontaines qu'on retrouve dans les bric-à-brac chinois, celles qui au contact de l'air vont produire une sorte de gaz fumigène,gaz qu'on dit innofensif mais que personne ne prendrait la chance d'inhaler. Par contre, les fumées d'Ashtray Navigations ne sont pas innofensives.
Sur ce disque, Phil Todd fait appel à quelques invités : Ben Reynolds, Pete Nolan (de GHQ), Chris Hladowski, Alex Neilson (Trembling Bells, Directing Hand...), Andy Jarvis, Matt Cairns et Melanie Delaney. Phil Todd est bien inscrit dans la scène expérimentale de Glasgow et est probablement un des artistes issu de cette scène le plus laissé pour compte mais somme toute le plus intéressant. Les quatres pièces composant ce «Four Raga Moods» sont hautement intoxiquantes et nous entraînent dans un monde surréel. Une écoute attentive, complète est vouée à nous amener dans un ailleurs et cette qualité se retrouve dans les différentes sorties de Phil Todd, ce qui en fait, à mon avis, de la grande musique.
Malgré la présence d'invités de marques, c'est la pièce solo de Todd «Hey Sunflower Motherfucker» qui se détache du lot. Un tapis de noise, de drones, couvert d'un jeu de guitare vaguement orientalisant, suivi d'un apex de drums et de sons distorsionnés font de cette pièce le morceau de résistance de ce disque. Soulignons aussi «The Pete Nolan Effect», qui dure plus de 30 minutes et s'avère une sublime pièce transcendantale de noise, casios cheaps, guitares, moog et une pléthore d'instruments contribuant à un sublime magma sonore. C'est une formule simple, reprise un peu tout le long du disque, mais très efficace. On a droit a un juste équilibre entre noise, psychédélisme et mélodies, l'esthétique lo-fi faisant plus pencher vers le noise. Une musique contemplative, résolument moderne.
jeudi 29 avril 2010
Déficit Des Années Antérieures :« Action and Japanese Demonstration» (Fractal, 2008)

Il y a de ces labels....je vous dis....
Les gens derrière le label français Fractal sont tout simplement géniaux. Ils osent sortir des trucs iconoclastes et rééditer des chefs d'oeuvres. Rock Japonais, Free-jazz, musiques contemporaines, expérimentales... Ma première altercation avec le catalogue Fractal fut avec leur réédition des deux volumes du Frank Wright Quartet: «Center of the World» et «Last polka in Nancy ?», deux testaments vibrants d'un saxophoniste trop peu endisqué. Par la suite, ce fut le fabuleux duo d'Arthur Doyle et Sunny Murray «Dawn of a New Vibration», un des mes disques préférés de free-jazz encore à ce jour.
Ils ont osé aussi reprendre deux titres majeurs du catalogue Futura, soit l'album de Fille qui Mousse et Jac Berrocal «Musiq Musik». Lepuis longtemps épuisés, Fille qui Mousse vient de se faire rééditer par le label Futura en cd. Mais ils ne répondent pas à mes demandes incessantes de faire la même chose avec celui de Jac Berrocal, insistez auprès d'eux ici.
Arrive la réédition de Déficit Des Années Antérieures... Ce disque est étrangement sorti en 1982, mais cette réédition comporte des ajouts de documents audio datés de 1985 «Musique et Bruit du Bas Pa-Tât». Quel disque intéressant. On à ici un album se rapprochant de l'esthétique et de la démarche des Sun City Girls via leur série Carnival Folklore Resurrection. Sauf que, tandisque les SCG faisaient dans le punk bruitiste, DDAA jouaient de la musique ethnique pseudo-japonaise inventée et le résultat est excellent. Qualifiant leur musique d'«antimusic», les membres de DDAA semblent plus appartenir à une école issue de la performance ou à la limite du Fluxus. Mais cela n'enlève rien à leur aptitude de jouer des instruments et ils viennent créer des perles musicales. La présence de beatbox électro sur quelques pièces leur donne un quelquechose de plus qu'on retrouve rarement dans ce genre de musique ( bon cette musique est surement la seule en son genre , mais vous voyez l'idée...), s'inscrivant très bien dans l'époque où ont eu lieu ces sessions d'enregistrements. Guitare acoustique et électrique, koto ? (c'est crédité no koto, mais on dirait vraiment du koto), percus, saxophone, voix, synthés, instruments préparés... Cette musique imaginaire improvisée (all songs unwritten and composed by ... ?) vaut la peine d'être découverte.
Le groupe existe toujours et continue de sortir des disques, principalement des collaborations avec d'autres artistes, visitez leur myspace.
mercredi 14 avril 2010
The Acid Mothers Temple & The Melting Paraiso U.F.O. « In 0 to infinity» (Important Records 2010)

Je suis allé voir Acid Mothers Temple (AMT)lors de leur passage à Montréal au début du mois d'avril à la Sala Rossa. Malgré qu'ils viennent presque à chaque année, je ne m'étais jamais déplacé pour les voir en show, même si je possèdais quelques disques du groupe.
Je ne sais pas ce qui m'a motivé à y aller cette fois-ci, mais toujours est-il que je devais tenter l'expérience. D'ailleurs, j'avais entendu parlé de leur mythique «merch table» et il y avait quelques titres que je souhaitais me procurer. En arrivant au spectacle, je me suis immédiatement dirigé vers les disques et me suis procuré les deux albums dont je discuterais ici. Tout d'abord, je dois mentionner que le spectacle était à la hauteur de mes attentes et, sans être un grand fan, j'ai beaucoup apprécié l'intensité. J'y ai rencontré aussi le chum d'une amie d'enfance qui était venu voir ce spectacle avec un groupe d'amis pour fêter les quarante ans de l'un d'eux. Quelle en fut pas ma surprise donc de le voir à ce show, ne me doutant aucunement de son intérêt pour ce genre de musique. Ceux -ci se sont assis avec moi et ce n'est qu'après quelques échanges convenus, qu'on m'a averti que je risquais d'être surpris plus tard car ils avaient tous pris un buvard avant le spectacle... Je les ai envié l'espace d'un instant...D'autant plus que ceux-ci ne pouvaient plus contenir leur satisfaction face à l'intense prestation offerte ce soir-là. C'était beau à voir.
Le disque que je souhaitais vraiment me procurer est la version d'AMT de la pièce «In C» de Terry Riley. Ce disque était paru en vinyle seulement sur Eclipse il y a quelques années. Sur ce disque AMT interprète «In C» mais aussi leurs compositions «In E» et «In D» (superbe drone). J'étais donc très satisfait de le trouver sous sa version cd japonaise, édité par Macaroni records. Je suis un grand fan de Terry Riley, j'admire l'oeuvre et aussi l'homme. Je ne peux pas dire que «In C» est ma composition préférée, mais comme une grande partie créative est laissée aux interprètes, certaines versions valent mieux que d'autres. Une des plus reconnue et intéressante reste celle de l'Infonie (Mantra), enregistrée en 1970 sous la direction de Walter Boudreau. La versions d'AMT est considérée comme «l'enfant terrible» des interprétations mais mon ignorance en théorie musicale ne em permet pas de comprendre vraiment pourquoi... Il paraît qu'ils ont joué cette pièce lors d'un festival à l'honneur de Terry Riley et que leur performance a été accueillie de façon mitigée par le public, qui s'attendait plus à du minimalisme contemporain...
Le plus récent disque est donc une suite logique de «In C». Avec quatre pièces intitulées «In 0», «In A», «In Z» et «In infinity», on peut voir où tout ça se dirige. Je n'étais pas sûr de vouloir acheter ce disque et c'est la description que m'en a fait le claviériste Higashi Hiroshi qui m'a convaincu: «This one is like, hum...dance music.» Ouin, ooookkaaayyy... Pas super «dance music» mais un album vraiment excitant où les électroniques dominent et qui souligne le retour de Cotton Casino. Comme on peut s'y attendre, c'est des pièces répétitives, droney mais comme AMT sait les faire; avec de la disto en masse, du drums enragé, pleins de claviers (une nouveauté) et un bassiste complètement dément. Je tiens à souligner que c'est lui qui m'a le plus impressionné lors du show. Tsuyama Atsushi est malade, son jeu de basse précis et faisant preuve d'une grande virtuosité. Il jouait non seulement de la basse mais il chantait aussi, jouait de la guitare acoustique et de la clarinette (ou tarogato?). J'imagine que c'est lui qui joue le saxophone (ou clarinette) en introduction de la pièce «In infinity» que je déduis comme clin d'oeil à «Dorian Reed» de Riley ou à ses explorations avec saxophone et time-lag accumulator sur «Poppy Nogood». Un disque vraiment halluciné,intense et écoutable, bien différent des sorties que j'appréciais habituellement d'Acid Mothers Temple, soit leurs albums un peu plus «folk» («La Novia» et «Mantra of Love», entres autres).
Je vais porter mon t-shirt fièrement.
mardi 9 mars 2010
Ararat: « Musica de la Resistencia» (Meteor City, 2009)

Nous avons ici une autre perle qui risque de passer sous le radar. Et ce, probablement parceque c'est sorti sur un label qui se spécialise en d'autres genres de musiques. Naturellement, il faut préciser. Meteor City semble définitivement plus tremper dans le «stoner rock» et autre genre de rock un peu plus lourd. Donc un label sous lequel vient difficlement se greffer un disque de folk expérimental. Des guitares acoustiques et électriques, du piano, des ambiances lourdes et sombres, des manipulations électroniques. Stoner rock ? Pas vraiment, mais quand même...
Ararat est le fruit d'un certain Sergio Chotsourian, musicien argentin d'origine arménienne. Celui-ci est le chanteur et guitariste du groupe Los Natas(!), un groupe stoner-rock qui semble connaître un certain succès (en Amérique du Sud). Avec l'aide de son frère Santiago au piano ainsi qu'avec quelques autres musiciens, il a composé un album réellement fascinant. Évidemment, il est allé puiser dans ses racines arméniennes et Caucasienne, mais y a mélangé aussi des sonorités folk sud-américaines, des expérimentations studio et de lourdes guitares électriques. Un hommage à la résistance qui fait le point sur ses propres origines.
Sans rien connaître sur ce groupe, dès la première écoute, j'ai su que c'était des gens qui venaient plus d'une scène métal. Certaines orchestrations sont typées; des riffs de guitares électriques soutenus par des accords d'orgues apocalyptique, s'inscrivant dans un genre plutôt doom-folk, des drums lourds et des ambiances complexes bien travaillées. Mais c'est plus riche que ce que je peux en dire. Ce sont des longues pièces avec des changement au milieu, des mélodies rejouées à l'envers sur des bandes, une mélodie de piano me rappelant étrangement les chants kurdes et arméniens tels qu'annotés par G.I. Gurdjieff, une voix espagnole trempée dans le reverb et pas mal de guitare acoustique. Si'l faut faire un lien avec le rock (ou stoner..), je dirais que par moments, on pense entendre des échos de Boris à son plus mélodique/psychédélique, ou encore Comets on Fire... mais on échappe vite à ces rêveries pour revenir dans la réalité particulière de cet album.
Il s'agit d'un disque qui s'inscrit pleinement dans la tradition de la musique psychédélique sud-américaine des années 70, rappelant au passage l'oeuvre de Lula Cortes, mais qui ne se veut surtout pas une pâle copie; on se dirige d'un pas ferme vers un ailleurs. L'originalité ne manque pas sur cet enregistrement, l'effort d'actualisation des influences culturelles est remarquable. Et c'est un phénomène qui risque de devenir de plus en plus intéressant. Avec les mouvements des populations à travers le monde (des arméniens en Argentine par exemple), on va assister à un métissage culturel assez particulier dans le monde de la musique. Et là je ne parle pas de ces groupes alter-mondialistes où autre soupe fade qu'on nous sert dans la sections musique du monde au Archambault. Je parle de la musique expérimentale, avec des jeunes musiciens issus de l'immigration, de deuxième génération, qui vont tenter de créer quelquechose de complètement nouveau en puisant à même leur identité ethnique, culturelle, sociale, etc... En ancrant leurs pieds solidement dans les entrailles de leur terre d'accueil et utilisant leur être comme agent transformateur des pulsions qui habitent leur inconscient.
Petite intro d'une pièce qui, en réalité, dure bien plus longtemps:
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