dimanche 22 avril 2012

John Zorn: "Mount Analogue" (Tzadik, 2012)



Pendant de nombreuses années, j'ai cherché des signes. Dans la littérature mais surtout dans la musique. Tout était un prétexte à déchiffrer, regarder au-delà des apparences, repérer les indices. Ma fascination pour l'enseignement de G.I. Gurdjieff devait mener à chercher ses ramifications à même mes autres champs d'intérêts. La liste de musiciens/artistes s'étant inspirés des enseignements de Gurdjieff est longue, surprenante et contribue à remettre à jour cette fascination. Certains s'affichent plus ouvertement, d'autres le font discrètement. D'ailleurs, un des précepte du "Travail" de Gurdjieff est de ne pas en parler. Mais cette poussée qui demande à s'afficher nous trahit bien souvent; un mot, un logo discret, une idée élaborée en entrevue... Ainsi se crée l'espoir d'une communauté, de gens partageant le mêmes idéaux et intérêts, se regroupant pour transmettre la connaissance et favoriser la travail sur soi. Dommage que je n'y crois plus vraiment...



Pour ceux qui l'ignorent, G.I Gurdjieff est un "mystique" du début du 20e siècle. Contemporains des idées qui circulaient dans les cercles fermés de toute l'Europe, ses idées sont empreintes de toute les mouvances et dénotent un souci d'emmener l'homme à travailler sur lui-même afin de développer son plein potentiel.Plusieurs livres sont disponibles à ce sujet. Musicalement, la question est moins bien documentée. Mon souci actuellement est de procéder à cette documentation mais il s'agit d'un travail d'une vie... De son vivant, G.I. Gurdjieff a travaillé en étroite collaboration avec son disciple Thomas De Hartmann pour annoter des partitions au piano; Gurdjieff disait que c'était des fragments de ses souvenirs d'enfance, des chants grecs, géorgiens, perses, arméniens, des mélodies sacrées entendues dans les ordres religieux secrets qu'il a visité. Comme dans la majeure partie de son enseignement, il est difficile de discerner le "folklore" de la vérité. Gurdjieff désignait son enseignement en trois parties d'importance égales que les disciples actuels ont tendance à oublier: la musique, les danses et la théorie et il se faisait insistant en disant qu'il ne fallait pas les séparer. De nombreux albums ont été publiés avec les années, les compositions Gurdjieff/De Hartmann jouées par le pianiste Alain Kremski sont surement les plus connues. Ces compositions peuvent être qualifiées d'exotériques, faisant partie d'un cercle extérieur, donc plus accessible. Les compositions ésotériques sont celles qui ont servi aux danses sacrées chorégraphiées par Gurdjieff et sont depuis peu accessible à tous (et encore... certaines danses ne circulent que dans les groupes encore actifs). L'interprétation qui a le plus contribué à faire connaître cette musique est sans contredit celle du pianiste Keith Jarrett, parue sur le label ECM. D'ailleurs ECM est le seul label reconnu qui continue encore de sortir la musique de Gurdjieff avec la parution l'année dernière du Gurdjieff Folk Instruments Ensemble, probablement un des meilleurs disques du lot.



Gurdjieff a été, par ailleurs, un grand théoricien de la musique. Quelqu'un qui reprend ses idées à son compte ne doit pas oublier qu'il s'inscrit dans une tradition et une optique très particulière de la musique. Dans le livre "Récits de Belzébuth à son petit-fils", Gurdjieff élabore cette théorie sous des couches d'allusions. On retiendra principalement que pour ce penseur, la musique (et l'art en général) se devait d'être objective. Par "art objectif", Gurdjieff entend qu'il doit s'agir d'un langage. L'art doit communiquer un message objectif à la personne qui le reçoit, il s'agirait donc d'un ensemble de signifiés et de signifiants qui seraient partagés par tous les humains étant capable de parler cette langue. La musique comme langage est un concept débattu en linguistique et en sémiotique. Par ailleurs, Gurdjieff s'appuie sur une théorie des vibrations complexe afin d'approfondir son propos.





Donc à part jouer les compositions de Gurdjieff, comment un musicien contemporain peut-il poursuivre une recherche musicale en ce sens? Les options semblent limitées. Tout d'abord il va sans dire qu'une certaine légitimité s'impose, qu'un travail préalable dans une école dite de la "quatrième voie" est nécessaire. Le guitariste Robert Fripp (oui, oui de King Crimson), a étudié avec J.G. Bennett (élève direct de Gurdjieff) dans les années 70 et a mis sur pied le Guitar Craft; une école de guitare qui prône le travail sur soi par des pratiques de méditations assises et une technique d'accordage particulière ,le New Standard Tuning. Le chanteur David Hykes, étudiant de Lord Pentland avec la fondation Gurdjieff de New-York, a développé une technique de chant nommée "Harmonic Chant", inspirée des chants de gorges traditionnels du Tibet et de la Mongolie (entres autres...). On retrouve aussi le compositeur Pierre Schaeffer (étudiant direct de Gurdjieff), qui a construit sa théorie des objets sonores sur les principes de musique objective de Gurdjieff. De mon côté, j'ai trouvé que les musiciens utilisant la technique du "Just Intonation" poursuivent la réflexion mais en se concentrant uniquement sur la musique et ne s'enfargent pas dans l'aspect "technique méditative" et travail sur soi.







Mais voilà qu'arrive John Zorn. C'est bien connu, Zorn est un artiste qui s'intéresse à l'occultisme et au "Magick" depuis de nombreuses années. Qu'il ait été exposé aux idées de Gurdjieff à un moment de sa vie ne faisait presque aucun doute. Seulement, il n'en parlait pas ouvertement. Jusqu'à ce qu'il sorte le disque "In Search of The Miraculous" (titre d'un ouvrage de P.D. Ouspensky ,"Fragments d'un enseignement inconnu" en français, qui a servi à plusieurs comme introduction aux idées de Gurdjieff)en 2010. D'ailleurs, les titres des pièces sur cet album font directement référence à la musique de Gurdjieff avec par exemple "Prelude: From a Great Temple", "Sacred Dance (Invocation)".... Ce fut pour moi une confirmation de son intérêt dans les idées de Gurdjieff. Mais le disque est abominable...Un jazz mièvre, sans conviction, qui ne semble pas préoccupé par la théorie qui devrait se trouver derrière de tels titre.



J'ai eu peur que c'est ce qui nous attendait avec la sortie de "Mount Analogue". "Le mont Analogue" est le titre d'un livre inachevé du poète français René Daumal, qui a étudié avec Gurdjieff durant la deuxième guerre mondiale. Il s'agirait d'un récit initiatique d'inspiration surréaliste mais pour quiconque connaît l'enseignement de Gurdjieff et l'histoire personnelle de Daumal, le surréalisme est ici plus allégorique. Daumal utilise sa passion de l'alpinisme pour aborder les idées de Gurdjieff et, ce faisant, se sert du mythe quasi universel de la montagne sacrée. Daumal a été par ailleurs un grand commentateur de la musique et du théâtre indien et a traduit plusieurs oeuvres du sanskrit au français.

Pour ce disque, Zorn prends soin de mettre en contexte et de préciser dans le livret qu'il n'a jamais fait parti d'un groupe Gurdjieff et n'a jamais pratiqué les exercices transmis dans ces groupes. De plus, il précise qu'il a composé la totalité du disque en écoutant le film "Meetings With Remarkable Men" de Peter Brook. C'est cette influence qui est plus présente dans la musique et en cherchant à fusionner les deux oeuvres, Zorn s'égare et trempe parfois dans les eaux du "Holy Mountain" de Jodorowsky, surtout dans les moments les plus ritualisant d'abstractions sonores. S'il avait voulu s'inspirer d'une oeuvre plus marquante de Daumal et éviter de tomber dans ce type de comparaison, Zorn aurait pu se servir du livre "La grande beuverie", relatant avec force le cheminement de l'auteur dans l'enseignement de Gurdjieff.

À l'écoute du disque, on discerne un sentiment de quête, qui pourrait aussi s'inscrire dans sa série de compositions "Filmworks", la musique est narrative et suggère une mise en action. Une quête mais aussi un rituel et on peut imaginer quelles sont les scènes du film qui ont laissé une impression chez Zorn, celles qui ont permis aux hydrogènes de s'affiner. Comme plusieurs, il a été impressionné par les danses sacrées présentées la fin du film, c'est cette image qui persiste à la moitié de l'écoute. Si l'effort est louable, Zorn a passé à côté de l'essentiel de la musique de Gurdjieff. Il a occulté le caractère sacré de cette musique et s'éloigne de l'idée de musique objective en l'imprégnant de ses propres semences. Soulignons que le piano était considéré par Gurdjieff comme l'instrument le mieux adapté pour transmettre le caractère particulier de sa musique; une musique dénuée de sexualité, où la libido se trouve attachée à des contextes précis, observable dans les thèmes distincts des danses pour hommes uniquement et pour femmes uniquement. Le sexuel dans la musique de Zorn est libre et sauvage, il cherche à se lier/délier aux autres et ne favorise pas un retour à soi, nécessaire à la fraternité exposée par Gurdjieff. Car en écoutant "intentivement" (c'est moi qui invente: écouter avec intention) la musique de Gurdjieff, on éprouve ce retour à soi mais aussi un retour a une figure paternelle, représentante d'un idéal d'ordre et de Loi, incarné par le Logos. Et on rejoint ici Daumal avec son personnage de Pierre Sogol, le guide de l'expédition sur le Mont Analogue.

En choisissant de faire une unique pièce, Zorn semble avoir voulu privilégier les "chocs", des changements brusques d'ambiances,qui peuvent servir à l'auditeur de rappel de soi, un moment pour sortir de la séduction sexuelle et se rappeler qu'il existe comme Sujet. Dans le livret, Zorn explique aussi la manière dont se sont déroulées le sessions d'enregistrements et souligne le concept de "sur-effort" tel qu'abondamment exposé dans le livre de Ouspensky "In Search Of The Miraculous". C'est peut-être ici que le lien avec une forme de pratique méditative peut se faire. La musique est cependant très inspirée et inspirante, un des grands disques de John Zorn. J'avais aussi apprécié le disque "Interzone" paru en 2010 et je trouve que les deux se situent dans la même lignée. Référence/hommage à un auteur particulier mais où Interzone était beaucoup plus "rock" et abrasif, "Mount Analogue" se veut feutré et doux, restes laissés par l'enseignement de Lanza Del Vasto sur la personnalité de Daumal. Mention spéciale à l'excellent Shanir Ezra Blumenkranz au oud et la basse et au toujours inspiré Cyro Baptista


mardi 17 avril 2012

Cursillistas: "Observe Ember Weeks" (L'Animaux Tryst Field Recordings, 2012)


Une des découvertes musicales qui m'a le plus marquée, est sans contredit l'oeuvre de Matt Valentine et d'Erika Elder. Lorsque j'ai eu vent de leur musique, c'était sous le nom de MV & EE Medecine Show. À ce moment, j'ai été exposé à un folk parfois improvisé souvent suintant d'effets, et me permettant de découvrir de nombreux artistes associés à leurs parutions. Faire l'énumération des disque qui m'ont marqué serait fastidieux car ceux-ci ont fait paraître sur leur propre étiquette une multitude de cd-r dont la plupart sont dignes d'intérêts. au départ, ils utilisaient comme marque de commerce "Heroine Celestial Agriculture " sur leur label Child Of Microtones et cette appellation m'est restée, surtout car elle me semblait convenir parfaitement à la musique que je découvrais à chaque nouvelle sorties. Alors que le Hip-Hop nous servait une musique Chopped & Screwed bourrée au sirop, le folk vivait sa propre intoxication aux opiacés avec MV & EE. Mais le délire était somme toute différent; pas vraiment de ralentissement, ni de réarrangements mais plutôt un enregistrement lo-fi, des pédales d'écho, de reverb et de delay montées au maximum, rappelant avec nostalgie une époque pas si lointaine.



Il n'est pas surprenant donc de retrouver Matt Lajoie (l'homme derrière Cursillistas)comme collaborateur régulier de Valentine avec le groupe Bummer Road et plus récemment Herbcraft. Les deux partagent une esthétique et une sensibilité similaire, combinée avec un goût pour l'expérimentation. C'est sur le label Digitalis, que j'ai eu connaissance pour la première fois de Cursillistas, ayant fait paraître l'excellent disque "Wasp Stings The Last Bitter Flavor" en 2008. Il nous présentait sur ce disque un folk sombre, bourdonnant de basses fréquences. Depuis, quelques parutions obscures et inaccessibles, épuisées trop rapidement.



Sur "Observe Ember Weeks", Lajoie conserve la même recette et mélange le Dilaudid à sa mixture de racines pour créer cet effet hypnotique et catatonique particulier à cette mouvance de folk psychédélique. Les morceaux se déploient lentement, une note à la fois, superposant les nappes sonores sur un 4 tracks parfois saturé. La voix et les instruments sont liquéfiés par les effets à différents degrés et les mots sont souvent inaudibles.Le chant fantomatique de Lajoie invite l'auditeur à un degré d'attention différent, reconnaissant la langue et certains mots mais incapable d'en faire du sens. Du moins, le sens n'est pas donné au regard; il mérite réflexion, réécoute et une attention orientée sur la phonétique des mots. Les pièces les plus réussies sont celles présentant un côté rythmique et une structure plus apparente, ajoutant une touche rétro (i.e. la tambourine) qui contextualise l'ensemble. Superbe vinyle sorti sur le propre label de Lajoie avec une pochette sérigraphiée, 225 copies seulement. L'Animaux Tryst Field Recordings



dimanche 8 avril 2012

Matthew De Gennaro: "Adversaria" (TU-134, 2011)


Je commence à être nostalgique du folk expérimental. Je ne peux réprimer un mouvement de dédain face aux tangentes traversant de part en part la musique expérimentale contemporaine. On dirait que beaucoup de musiciens expérimentaux se tournent vers les synthétiseurs analogues et se contentent de longues nappes sonores planantes à la Klaus Schulze et, sous le couvert du psychédélisme, contribuent à maintenir le dormeur dans un état comateux, à l'image de ce malaise social qu'est l'indifférence généralisée. Le dormeur doit continuer à rêver, et il construit des dispositifs qui préviennent les stimulis externes de le réveiller. J'imagine que c'est ce qui motive mon retour à la musique folk, celle qui demande à l'homme de se détacher de la machine et d'empoigner un instrument vibrant.

En 2005, le label Last Visible Dog (LVD), avait fait paraître la gargantuesque compilation "Invisible Pyramid elegy box set", un boîtier de six cd's regroupant la crème de cette nouvelle scène de musique expérimentale qui étaient en train de bouillonner en parallèle avec la nouvelle culture des cd-r. Les gens de LVD ont ratissé large et ont su regrouper sur cette compilation des noms qui tardaient à se faire connaître, à être nommés. Depuis, le label a fait paraître de nombreux albums de ces artistes et bien d'autres. Cependant, avec le déclin de la vente des cd's leurs activités ont grandement diminuées. Leur catalogue entier est en vente au coût de 80$ et on peut acheter sur leur site les cd's individuels à 5$ chacun (avis aux amateurs). Cette longue introduction sert en mettre en scène la découverte que j'ai fait sur cette compilation du guitariste Matthew De Gennaro, qui a aussi fait paraître l'album solo "Humbled Down" sur ce même label. De Gennaro a aussi collaboré avec Alastair Galbraith sur le remarquable disque "Long Wires in Dark Museums vol.1", une collection de drones acoustiques et musicaux.





"Adversaria" est le plus récent disque de De Gennaro et parvient à faire vibrer mon âme. La dernière fois que j'ai éprouvé un tel sentiment, c'était avec le disque de Richard Skelton, dont j'ai parlé dans ce blog. Un superbe album qui est parvenu à s'imposer comme la trame sonore de mes journées. "Adversaria" possède aussi cette qualité cinématographique mais frôlant de plus près l'idiome folk. Il émane de cette musique des images de plaines et de désert, de forêts désolées, invitant l'auditeur à se matérialiser dans un genre de western méditatif, dans la même lignée que les films (et leurs trames sonores) "The Hired Hand" et "The Proposition". On y ressent une émotion à fleur de peau, aiguisée par les guitares acoustiques, le banjo, la viole de gambe (ou violon?), quelques effets électroniques et un harmonium essoufflé. On est facilement invité à rêver, à se perdre devant l'immensité d'un paysage désert. Une trame sonore qui permet de nous éloigner de la ville, de retrouver le calme et renouer avec la contemplation, trop souvent absente de nos vies. Contempler n'est pas dormir et encore moins rêver. Ce ne sont pas les mêmes mécanismes qui sont à l'oeuvre. Cette action nécessite un degré de conscience différent, un état d'éveil qui ne nous confronte pas à un paysage synthétique, mais permet de nous en retirer en tant que Sujet. Une musique qui évoque plutôt des scènes qui rendent compte de l'absence et du silence technologique de l'homme; sa propre absence et son aphasie.



On peut télécharger des disques précédents de De Gennaro ici. et en écouter .

jeudi 5 avril 2012

Imbogodom : "And They Turned Not When They Went" (Thrill Jockey, 2012)


Il y a de ces artistes qu'on découvre en début de carrière; qu'on suit pendant un bout de temps et qui finissent par nous lasser... On se tourne alors vers autre chose. En fait, rares sont ceux qui parviennent à capter notre intérêt et à se renouveler de disques en disques. Cette réussite est le lot d'une minorité. J'ai découvert Alexander Tucker avec son premier disque paru sur le label ATP: "Old Fog", paru en 2006. Ce n'est pas un album qui m'a jeté par terre, simplement intrigué. Un curieux mélange de folk, de renouveau médiéval et de grosses distorsions. Un mélange qui s'est affiné avec les années et les parutions. Son plus récent album solo, "Dorwytch" paru sur Thrill Jockey l'année dernière a confirmé pour plusieurs observateurs de la scène expérimentale, le statut et le talent particulier d'auteur/compositeur de Tucker, en exploitant ses tendances progressives médiévales à travers ses constructions musicales.



À cet effet, je regrette de ne pas avoir lu le livre "Electric Eden" du journaliste musical Rob Young. Dans ce livre, l'auteur resitue une résurgence des chants païens et médiévaux aux travers de la musique folk britannique. Une espèce de retour du refoulé, éteint par la religion catholique protestante pendant des siècles. Ce qui nous entraîne dans ce plus récent disque d'Alexander Tucker.



Imbogodom est un duo de Tucker avec le néo-zélandais Daniel Beban. Les deux se sont rejoints sur un premier effort paru en 2010, encore sur Thrill Jockey. "The Metallic Year" ne m'avait pas vraiment interpellé à sa sortie mais je risque de retourner m'y perdre prochainement. Sur le nouvel album, le duo semble explorer les mêmes pistes défrichées auparavant. Les deux m'apparaissent comme des explorateurs, voyageurs d'un monde onirique, où à la manière de psychanalystes, ils réinterprètent les contenus inconscients et les démons infantiles en fonction de leurs compromis fantasmatiques.Le statut onirique de cet album est probablement son aspect le plus intéressant. En tant qu'entrepreneurs du rêve, Beban et Tucker puisent leurs matériaux à différentes sources et procèdent à un tissage vaguement narratif avec une part d'incohérence. Les résidus diurnes sont incorporés à des souvenirs anciens qui tentent tant bien que mal de dissimuler des fantasmes phylogénétiques.Ceux-ci sont révélés par l'iconographie du disque; le serpent lové sur lui-même, un repli sur soi, permettant de se retrouver seul au centre de l'univers, pour pouvoir laisser libre cours à la jouissance déliée. Un étrange disque folk, expérimental, qui s'impose comme une mise en scène singulière de la pulsion de mort. Un de mes disques favoris sorti cette année.

mercredi 28 mars 2012

Ed Yazijian: "Gansrud" (HP Cycle, 2011)


Ed Yazijian est un drôle de personnage. Professeur d'université, il vit dans l'ombre de l'underground musical, nourrissant par à-coups le courant de freak-folk qui a fait surface il y a 6-7 ans. À l'inverse de certains de ses contemporain, il n'a pas su profiter de la vague, ou n'a pas voulu en profiter. Certains artistes préfèrent les recoins sombres, loin de la scène du théâtre de l'Éros, celle qui nous pousse à faire des liens avec les autres. Ils préfèrent être seuls et se réfugier dans des mythes et des fantasmes de fuite dans une ethnicité romanesque. D'ailleurs, sur le site ratemyprofessors, on peut lire que Yazijian est désorganisé, ne respecte pas vraiment de plans de cours mais que son cours sur le Ramayana, un des texte fondateur de l'hindouisme, est très intéressant.

J'avais été bien impressionnée par son album "Six Ways to Avoid the Evil Eye", paru en 2006 que je m'étais procuré en cd-r via le label Feed & Seed records.Cet album a été réédité en vinyle par la suite et semble être toujours disponible. Sur ce disque, Yazijian délimitait son territoire; l'orient incarné dans un folk ethnique, apparemment improvisé, dans l'esprit des deux premiers Carnaval Folklore Resurrection des Sun City Girls ("Cameo Demons and their Manifestations" et "Dreamy Draw"). En 2009. il a ressurgit pour une apparition avec Dredd Foole, comparse de longue date, avec qui il a enregistré l'album "That Lonesome Road Between Hurt And Soul" sur Bo Weavil Recordings. Disque tout aussi intéressant dans la même veine mais qui m'a un peu moins convaincu , compte tenu des attentes élevées que j'entretenais vis-à-vis cette collaboration.

Pour "Gansrud", sorti sur le label canadien HP Cycle, les enregistrements se sont étalés sur plusieurs années,soit de 1996 à 2009. La guitare apparaît comme prédominante sur l'album, compte tenu de sa dimension mélodique. Mais le violon est tout aussi présent, sauf qu'il passe presque inaperçu- ou plutôt, on s'en rappelle moins (magnifique "Piece for four violins"). Il crée une césure dans l'écoute et vient marquer un arrêt temporel, sur mode tonal. Un jeu de violon qui n'est pas sans rappeler le minimalisme de Tony Conrad ou d'Henry Flynt. "Gansrud" nous emmène aussi plus loin, comme sur cette longue pièce d'explorations vocales et de "signal radio" (i.e. bruits vaguement électroniques indéterminés) qu'est l'incroyable "Salt Curse of the Onangada". On retrouve aussi des tablas et d'autres percussions sur certaines pièces, ainsi qu'un mélange d'instruments ethniques (ektara,sarinda), qui viennent enrichir le tout. Le paysage de ce village global est aride et de l'écoute on en retire un vague sentiment de solitude, de retrait social. Yazijian donne l'impression d'être bien seul dans son village, pleurant la disparition de ses amis sur deux titres ("For H. McK" et "For Borghild"). Son village n'est pas le plus invitant; une première écoute nous fait sentir comme un intrus que les démons ancestraux veulent chasser. Mais si on y entre avec révérence, en leur rendant hommage, ceux-ci finissent par nous accepter et nous guident dans les méandres de la transcendance onirique.

Disponible en vinyle seulement: mimaroglu

lundi 26 mars 2012

Orfanado: "Iter" (Holidays records, 2011)


Parce qu'il y a des disques qu'il ne faut passer sous silence. Des disques qui nous poussent à sortir de notre torpeur et qui viennent nous chercher aux tripes à chaque écoute. Depuis un bon moment déjà je contemple sa pochette et me répète que je dois absolument en parler pour partager mon engouement.

Orfanado est un duo italien composé d'Alessandro De Zan et Riccardo Mazza. Comme convenu dans le créneau de la musique expérimentale, ceux-ci ont très peu fait parler d'eux préalablement à la sortie de leur premier long-jeu. Et pour cause, il y a peu de chances qu'ils traversent de côté de l'atlantique, se confinant à sortir des disques en version limitées sur d'obscurs labels européens. D'ailleurs, "Iter" est sorti en cd sur Sounds of Cobra et en lp sur Holidays Records. Il va sans dire que je privilégie le dernier.

On les a comparé aux Sun City Girls et à Six Organs of Admittance mais la comparaison demeure grossière et approximative. J'ai plus l'impression qu'ils se rapprochent en esprit de la musique de Lula Côrtes et Zé Ramalho, en particulier sur l'excellent "Paebiru". "Paebiru" se voulait un disque concept explorant le mysticisme des lieux sacrés et des éléments mais "Iter" n'a pas cette prétention. Pourtant, on ne peut réprimer ce sentiment, tel que décrit par Freud qu'est cette inquiétante étrangeté (Unheimlich). Un sentiment qui se veut désacralisant, qui nous rend étranger à nous-mêmes. Quand on se plonge dans ce disque on y retrouve effectivement cette fascinante mixture de guitares acoustiques aux teintes orientales , de percussions effrénées, de flûtes et de synthétiseurs. Mais le tout a un goût hautement tropical, nous rappelant les denses forêts amazoniennes, où l'humidité est représentée par les multiples pédales d'effets qui étouffent parfois les instruments. Un peu comme ces journées d'été où un orage éclate alors que le soleil est à son zénith.



Orfanado poussent aussi la facture expérimentale un peu plus loin avec de magnifiques pièces abstraites de guimbarde et guitares acoustiques, des sitars soutenues par des percussions lourdes de sens, des mélodies entraînantes et des chants pentecôtistes. On retiendra également que ce sont d'excellents guitaristes. Un disque magique, époustouflant, lumineux et oppressant tout à la fois.



Téléchargez leur e.p. "Sete", sorti en 2009, gratuitement sur Bandcamp.

http://orfanado.bandcamp.com/album/sete

mardi 3 janvier 2012

TOP 2011

Voici le top 20 du Khyroscope pour l'année 2011. On dirait que cette année les choix sont plus difficiles, trop de disques intéressants qui sont sortis cette année et que je n'ai pas écouté... Mais tout de même, de nombreux albums se sont rendus à mes oreilles faisant de 2011 une année assez faste merci. À vous de juger.


1-

Colin Stetson: "New History Warfare vol.2: Judges" (Constellation)

New History Warfare Vol. 2: Judges - COLIN STETSON by Constellation Records


Si le disque de Colin Stetson se mérite la première place en 2011, c'est purement pour des considérations personnelles. On peut l'encenser au niveau technique, dire qu'il a redonné les lettres de noblesse au saxophone, etc... Avec raison, il a fait tout cela. Cependant, de mon côté, c'est le disque qui m'a donné le plus envie d'écrire. Et pour ça, merci Mr. Stetson.





2- Case Studies: "The World Is Just A Shape To Fill The Night" (Sacred Bones)

Case Studies - The Eagle, or the Serpent

Superbe album de folk réalisé par Greg Ashley du goupe Gris Gris. Sa marque s'entend et c'est une des choses qui m'a frappé à l'écoute de ce disque. Ça et la plume profonde de Jesse Lortz, me faisant penser par moments à Leonard Cohen. Les thématiques de transformation, de lutte entre le bien et le mal sont traitées de façon magistrale. En plus, on retrouve sur ce disque ma chanson préférée de 2011 (voir plus-haut).


3- Michael Chapman: "The Resurrection And Revenge Of The Clayton Peacock" (Ecstatic Peace)

Disque que j'ai ardemment cherché après avoir lu une critique élogieuse. La chasse a porté fruit et m'a redonné le goût de magasiner au Cheap Thrills, moi qui pensait ne plus pouvoir y faire de découvertes. Michael Chapman c'est ce guitariste britannique de 70 ans, qu'on a ressucité dans les dernières années et qui s'est mis au courant des nouveaux genres de musique. Plus connu pour son jeu de folk teinté de jazz, il offre ici un album de guitare expérimental tirant sur le noise. Riche et frais, le vieil homme peut encore surprendre.



4-

Matana Roberts : "Coin Coin Chapter 1: Gens de Couleurs Libres" (Constellation)

Coin Coin Chapter One: Gens de Couleur Libres - MATANA ROBERTS by Constellation Records

Un grand disque de free-jazz de 2011, malheureusement absent des listes plus éminentes que la mienne... Comme mentionné dans ma série sur le rap et free-jazz, Matana Roberts a réussi ou plusieurs ont échoué: combiner le free-jazz avec le spoken word et l'expression vocale tout en maintenant une trame narrative cohérente.


5-
Shabazz Palaces : "Black Up" (Sub Pop)

Shabazz Palaces - Swerve...

Le disque de Hip-hop le plus intéressant à être sorti cette année. Juste dose d'expérimentation et de boom-bap, ils ont gardé intacte la nature du Hip-Hop tout en l'orientant vers le futur. Peut peuvent prétendre à une telle réussite.

6-
Sean McCann: "Open Resolve" (Orange Milk)

Sean McCann - Open Resolve - Broken Replicator

Sean McCann est un artiste particulier. Il multiplie les albums en passant d'un style à un autre, joue de la guitare folk, enregistre des drones de violons, fait du noise... Sur "Open Resolve" il a fait un des albums les plus intéressants que j'ai entendu depuis longtemps. Pas de guitare ici (ou sinon dénaturée) mais des synthétiseurs et des drums arrythmique. Un des plus beau artwork de 2011 aussi.


7- Bruce Lamont : "Feral Songs For The Epic Decline" (At A Loss)

Bruce Lamont "Feral Songs For The Epic Decline" by At A Loss Recordings

Découvert sur autre blog, ce disque est complètement passé inapperçu. Avec raison surement car Bruce Lamont vient de la scène métal (avec entres autres Locrian) et a décidé de faire un disque solo lui permettant d'explorer un univers particulier. Un mélange de Doom-folk, de noise et de saxophone totalement captivant avec une voix rappelant un peu celle du chanteur de Pearl Jam...



8- Nils Rostad : "Ujamt" (Tallerk Platter)

HVOR SOM HELST

Petit disque scandinave au tirage très limité. Composé de courtes pièces, frôlant les deux minutes, le seul reproche qu'on peut adresser à cet album est qu'on aurait aimé plus de longueur et de déploiement, pour ajouter une profondeur un peu manquante. Mais quand même, le résultat est intrigant et de toute beauté.

9- Village Of Spaces : "Alchemy and Trust" (Corleone/Turned Word)

Ovum's influence

Autre réussite folk. Beau, simple, circulaire.

10- Smegma & Jozef Van Wissem : "Suite The Hen's Theeth" (Incunabulum)

J'ai parlé abondamment de ce disque sur ce blog. Superbe collaboration entre Van Wissem et Ju Suk Reet Meate. Une rencontre improbable qui a donné un disque envers lequel je n'avais aucune attentes. La surprise était de taille.


11-
Odezenne: "O.V.N.I." (Universeul)

Saxophone _ orchestre virtuose national incompétent _ OVNI

Je me répète. Ce disque est excellent et le plus récent clip du groupe Odezenne donne vraiment le goût de connaître la suite.

12- Part Wild Horse Mane On Both Sides : "Poisson" (Mie)

Part Wild Horses Mane On Both Sides - Poisson LP

Je ne sais pas si la version originale de cet album est sorti cette année ou avant. Toujours est-il que la version vinyle proposée par le label Mie est admirable. Duo flûte et percussion, on pourrait s'attendre à quelque chose d'inintéressant et de néo-hippie mais ce n'est pas le cas. La flûte et les percussions sont complètement distorsionnées , à la limite du reconnaissable. On dirait un espèce de collage électro-acoustique qui oscille entre noise et musique ethnique.

13- D. Charles Speer : "Arghiledes" (Thrill Jockey)

d. charles speer - arghildes (album preview)

Un disque qui regroupe tous les ingrédients que j'aime. Folk ethnique psychédélique dans la lignée des Sun City Girls.

14-

Nathan Bell : "Colors" (Lancashire & Somerset)

Membre du groupe Lungfish avec Daniel Higgs, Nathan Bell s'est aussi aventuré dans le banjo et la guitare acoustique. Il a crée un disque folk instrumental, avec des arrangements travaillés (avec Paul Oldham, le frère de l'autre) et des mélodies qui transpirent la désir de solitude et de transcendance.
15- Josh T. Pearson: "Last Of The Country Gentlemen" (Mute)

Josh T. Pearson - Woman, When I've Raised Hell (Alternative Version) by Mute UK

Un disque qui n'a pas fait l'unanimité et s'est vu descendre par de nombreux critiques. Pourtant, moi j'ai aimé ça. Avec une voix rappelant celle de Nick Cave, Josh Pearson parvient à canaliser les démons qui le hantent. Un jeu de guitare minimaliste, des chansons de 7 minutes, le violon de Warren Ellis sur quelques morceaux... Beau, onirique et déprimant.


16- Stare Case: "Lose Today" (De Stijl)

Stare Case : Days like Faces by destijlrecs

Quand deux membres du groupe noise Wolf Eyes décident de faire un projet plus accessible, ont peut douter du résultat. Pas ici, c'est effectivement plus accessible mais quand même fidèle à l'esthétique du groupe. Très beau disque où au travers de la chanson se rencontrent les influences des multiples projets auxquels les protagonistes ont pris part.


17-
Berrocal/Fenech/Tazartes : "Superdisque" (Sub Rosa)

jac berrocal, david fenech & ghedalia tazartes - superdisque (album preview) by experimedia

Trois géant de la scène expérimentale française se réunissent pour faire un "superdisque". Rien de moins.

18- Hubble : "Hubble Drums" (Northern Spy

"Nude Ghost" by Hubble from the album Hubble Drums by Northern Spy Records

Projet solo du guitariste d'un de mes groupes préférés, Zs. Minimal, arrogant dans sa forme et dans son jeu, on se perd facilement dans la fluidité de ses notes répétitives.

19- Artur Zmijewski : "Singing Lesson" (Tochnit Aleph)

Probablement le disque le plus étrange que j'ai écouté cette année. Une chorale d'enfants sourd accompagnée à l'orgue chante des hymnes liturgiques.

20- The Alps : "Easy Action" (Mexican Summer)

The Alps est un groupe que j'aime beaucoup, chaque album est intéressant et j'apprécie particulièrement leur mélange de folk et de kosmiche musik très référentiel. Sur ce dernier album, le côté référentiel et folk semble être mis à l'arrière-plan, avec comme résultat un disque plus abrasif et expérimental mais aussi plus personnel. La pochette du lp est aussi superbe.